LÈVES TOUJOURS PLUS HAUT TES YEUX VERS LA LUMIÈRE. :
COMMENTAIRE II
AVANT QUE L'OREILLE PUISSE ENTENDRE, IL FAUT QU'ELLE AIT PERDU SA SENSIBILITE
Les quatre premières règles de La Lumière sur le Sentier, si curieux qu'en puisse paraître l'exposé, sont incontestablement les plus importantes de tout le livre, sauf une seule. La raison pour laquelle elles ont une telle importance est qu'elles renferment la loi vitale, la réelle essence créatrice de l'homme astral. Or, c'est seulement dans la conscience astrale (ou lumineuse par soi-même) que les règles qui leur font suite prennent une signification vivante. Aussitôt qu'on est entré en contact avec l'activité des sens astraux – c'est une chose ensuite toute naturelle de commencer à s'en servir – c'est à nous à diriger leurs emplois en appliquant les dernières règles qui nous sont destinées. En parlant ainsi, je veux dire naturellement que les quatre premières règles sont les seules pouvant avoir de l'importance ou de l'intérêt pour ceux qui ne font qu'en lire un texte imprimé. Lorsqu'elles sont gravées indélébilement dans le coeur de l'homme et dans sa vie, il est évident que les autres règles deviennent non plus simplement d'intéressants ou extraordinaires exposés métaphysiques, mais bien des faits réels de la vie qui doivent être saisis et expérimentés.
Les quatre règles se trouvent écrites dans la grande salle de toute véritable Fraternité vivante. Que l'homme se trouve sur le point de vendre son âme au diable, comme Faust ; qu'il doive avoir le dessous dans la bataille, comme Hamlet ; ou qu'il puisse pénétrer dans le temple, en tout cas, ces paroles sont pour lui. L'homme peut choisir entre la vertu et le vice, mais il ne le peut qu'une fois devenu homme ; ni un enfant ni un sauvage ne sauraient choisir. Il en est de même pour le disciple ; il faut avant tout que l'homme devienne un disciple pour qu'il puisse discerner les sentiers et choisir entre eux. Cet effort pour se créer soi-même disciple, pour renaître, l'homme doit l'effectuer en dehors de tout instructeur. Tant que les quatre règles n'ont pas été comprises, aucun instructeur ne saurait lui être utile, et c'est pourquoi les règles parlent des "Maîtres" comme elles le font. Aucun véritable Maître, qu'il soit Adepte de la puissance, de l'amour, ou des ténèbres, ne peut avoir une influence sur l'homme avant que celui-ci ait dépassé ces quatre règles.
Les larmes, comme je l'ai dit, peuvent être appelées l'humidité de la vie. L'âme doit avoir rejeté les émotions humaines et s'être assuré un équilibre qui ne puisse être ébranlé par l'infortune, avant que ses yeux puissent s'ouvrir sur le monde super-humain. La voix des Maîtres résonne toujours dans le monde ; mais ne l'entendent que ceux dont les oreilles ne sont plus réceptives aux sons qui affectent la vie personnelle. Le rire ne soulage plus le coeur, la colère ne le rend plus furieux, les paroles tendres ne lui apportent plus aucun baume. Parce que dans l'âme, pour laquelle les oreilles sont comme une porte sur l'extérieur, il y a un lieu de paix inaltérable en soi et que personne ne peut troubler.
Si les yeux sont les fenêtres de l'âme, les oreilles en sont les vestibules ou les portes. C'est par elles que nous prenons connaissance de la confusion du monde. Les grands Etres qui ont conquis la vie, qui sont devenus plus que des disciples, demeurent en paix et tranquilles au milieu du frémissement et du mouvement kaléidoscopique de l'humanité. Ils ont au-dedans d'eux-mêmes un savoir sûr aussi bien qu'une paix parfaite, de sorte qu'ils ne sont ni stimulés ni excités par les fragments d'information partiaux ou erronés que leur transmettent aux oreilles les voix changeantes de ceux qui les entourent. Quand je parle du Savoir, je veux dire le Savoir intuitif. Cette information sûre ne peut jamais être obtenue par un travail ardu ou par l'expérimentation ; parce que ces méthodes-là ne sont applicables qu'à la matière, et que la matière est en soi une substance parfaitement instable, continuellement affectée par le changement. Les lois les plus absolues et les plus universelles de la vie naturelle et physique, telles que le savant les comprend, disparaîtront quand s'évanouira la vie de l'univers et que son âme seule subsistera dans le silence. De quelle valeur sera, alors, la connaissance de ces lois, acquise par le travail et l'observation ?
J'espère qu'aucun lecteur ou critique ne déduira de ce que j'ai dit que j'essaie de déprécier ou de dénigrer les acquisitions de la science ou l'oeuvre des savants. J'estime, au contraire, que les hommes de science sont les pionniers de la pensée moderne. Les temps héroïques de la littérature et de l'art – où les poètes et les sculpteurs voyaient la lumière divine et l'exprimaient dans leur langage particulier – ces temps-là sont enfouis dans un lointain passé avec les sculpteurs d'avant Phidias et les poètes pré-homériques. Les Mystères ne gouvernent plus le monde de la Pensée et de
la beauté. La puissance qui gouverne, c'est la vie humaine et non pas ce qui la transcende. Les travailleurs intellectuels cependant progressent, moins par leur propre volonté que par la force des circonstances, vers la lointaine limite qui sépare les choses interprétables de celles qui ne le sont pas. Chaque nouvelle découverte les porte un pas en avant ; aussi, j'estime infiniment le savoir obtenu par la recherche et l'expérimentation. Mais la connaissance intuitive est quelque chose de tout à fait différent. On ne l'acquiert pas attendu qu'elle est – à proprement parler – une faculté de l'âme ; non pas de l'âme animale, celle qui, après la mort devient ombre que la convoitise, l'attrait ou le souvenir de ses mauvaises actions retient dans le voisinage des êtres humains ; mais bien de l'âme divine qui anime toutes les formes extérieures de l'être individualisé.
L'intuition est, évidemment, une faculté qui a sa demeure dans l'âme individuelle et qui lui est inhérente. L'aspirant disciple doit s'éveiller à la conscience intuitive par un farouche et indomptable effort. J'emploie le mot indomptable pour une raison spéciale : Celui qui est indomptable, qui ne peut être dominé, qui sait qu'il doit agir en maître sur les hommes, sur les événements, sur toutes choses à l'exception de sa propre divinité, celui-là seul peut éveiller cette faculté. "Avec la foi, tout est possible". Les sceptiques se rient de la foi et se font gloire d'en être indemnes. La vérité c'est que la foi est un puissant levier, une énergie formidable qui peut, en effet, tout accomplir. C'est que la foi est le pacte – le contrat – entre la nature divine de l'homme et son moi inférieur.
L'utilisation de ce levier est tout à fait nécessaire pour obtenir la connaissance intuitive car, à moins de croire qu'une telle connaissance existe en lui-même, comment un homme pourrait-il y faire appel et en user ? Sans cette foi, l'homme est plus abandonné qu'une épave à la dérive sur les hautes vagues de l'Océan. L'épave est, en effet, projetée de-ci de-là comme le peut être un homme livré aux hasards de la fortune. Mais de telles aventures sont purement extérieures et de très peu d'importance. Un esclave peut être traîné à travers les rues dans les chaînes et cependant posséder l'âme tranquille d'un philosophe, ainsi qu'on l'a pu voir en la personne d'Epictète. Un homme peut avoir en sa possession toutes les richesses du monde, paraître maître absolu de son destin et pourtant ne
connaître ni paix ni certitude, parce qu'au-dedans de lui-même il est ébranlé par toutes les vagues de pensées qu'il rencontre. Et ces vagues changeantes n'emportent pas seulement le corps de l'homme de-ci de-là comme une épave flottant sur l'eau, ce qui ne serait rien. Elles entrent par les portes de son âme et submergent cette âme ; elles l'aveuglent, la dépouillent et la vident de toute intelligence permanente, de sorte que les impressions passagères l'affectent. Pour rendre ma pensée plus claire, j'emploierai une comparaison. Considérez un écrivain à son travail, un peintre devant sa toile, un compositeur écoutant les mélodies qui chantent dans son imagination joyeuse ; que n'importe lequel de ces créateurs ait à passer ses journées devant une large fenêtre ouverte sur une rue très fréquentée. La puissance de la vie qui l'anime aura pour effet d'annihiler en lui à la fois la vue et l'ouïe, et l'intense trafic de la ville ne sera pour lui qu'un flux dénué d'intérêt. Mais qu'un homme à l'esprit vide et aux journées sans but vienne s'asseoir à cette même fenêtre, il observera les passants et se souviendra des visages qui, par hasard, auront eu le don de lui plaire ou de l'intéresser. Ainsi en est-il de l'intellect dans son contact avec l'éternelle vérité. Lorsqu'il ne transmet plus à l'âme ses oscillations, sa connaissance fragmentaire, ses renseignements incertains, alors, dans le centre intérieur de paix – déjà trouvé lorsque la première règle a été comprise – dans ce lieu intérieur jaillit, comme une flamme, la lumière de la connaissance vraie. Dès lors, les oreilles commencent à entendre. Très vaguement très faiblement d'abord. Et en effet, si vagues et si faibles sont ces premiers indices du commencement de la vraie vie, que parfois on les repousse comme de pures imaginations, de simples illusions. Mais pour que ces indices puissent devenir autre chose que de pures imaginations, l'abîme du néant doit être affronté sous une autre forme. Le parfait silence qu'on ne peut obtenir qu'en fermant les oreilles à tous les sons éphémères, revêt une horreur encore plus épouvantable que le vide sans forme de l'espace. L'unique conception que nous puissions nous faire de l'espace vide, est, je pense, si on la réduit au minimum de réaction mentale, celle des plus noires ténèbres. Celles-ci causent à la plupart des gens une intense peur physique, et lorsqu'on les conçoit comme éternelles et immuables, il vient à l'esprit l'idée d'annihilation plutôt que de toute autre chose ; ce n'est pourtant que l'oblitération d'un seul sens et le son d'une voix peut encore s'élever et apporter le réconfort, même dans la plus profonde obscurité. Le disciple, ayant trouvé son chemin dans ces ténèbres – qui constituent
l'effrayant abîme – doit alors fermer si bien les portes de son âme que nul consolateur ni aucun ennemi ne puisse y entrer. Et c'est en faisant ce deuxième effort que la peine et le plaisir sont reconnus comme n'étant qu'une sensation par ceux-là qui, auparavant, étaient incapables de s'en rendre compte. Cependant, quand la solitude du silence est atteinte, l'âme désire si ardemment et si passionnément Quelque sensation sur laquelle s'appuyer, qu'elle accueillerait aussi bien une sensation douloureuse qu'une sensation agréable. Lorsque cet état de conscience est atteint, l'homme courageux qui s'y accroche et s'y maintient, peut du même coup détruire la "sensibilité". Lorsque l'oreille n'établit plus de distinction entre ce qui est agréable et ce qui est douloureux, elle ne saurait plus être affectée par les voix d'autrui. Par conséquent on peut être sûr et certain d'ouvrir les portes de l'âme.
L'acquisition de "la vue" est le premier effort et le plus aisé, parce qu'il est en partie accompli au moyen de l'intellect. L'intellect peut conquérir le coeur ainsi qu'on l'observe facilement dans la vie ordinaire. C'est pourquoi ce pas préliminaire appartient encore au domaine de la matière ; mais le deuxième pas ne souffre point une telle assistance, ni aucune aide matérielle quelle qu'elle soit. Par aide matérielle j'entends, naturellement, l'action du cerveau, ou des émotions ou de l'âme humaine. En contraignant les oreilles à n'écouter que l'éternel silence, l'être que nous appelons l'homme devient quelque chose qui n'est plus l'homme. Un examen même très superficiel des mille et une influences qui sont exercées sur nous par autrui, montrera qu'il doit en être ainsi. Un disciple remplira tous les devoirs de sa nature humaine, mais il les remplira d'après son propre sentiment de la droiture, et non d'après celui de quelque autre personne ou association de personnes. Ceci est un résultat très évident qui découle du fait de suivre une doctrine de science certaine et non quelqu'une des croyances aveugles.
Pour obtenir le pur silence nécessaire au disciple, le coeur et ses émotions, le cerveau et ses concepts intellectuels doivent être écartés. Tous deux ne sont que des mécanismes, qui périront en même temps que la si courte vie de l'homme. C'est l'essence au-delà de ces fonctions, l'énergie motrice qui anime l'homme, qui maintenant est contrainte de s'éveiller et d'agir. Or, c'est l'heure du plus grand danger. Dès la première épreuve il y a des hommes qui deviennent fous de peur, et c'est elle qu'a décrite Bulwer Lytton. Mais si quelques poètes l'ont fait, aucun romancier n'a parlé de la deuxième épreuve. La subtilité et la grandeur du danger de
celle-ci résident dans le fait que c'est de la mesure de la force de l'homme que dépend la chance qu'il a soit de la franchir, soit même de l'affronter. S'il a suffisamment de puissance pour éveiller cette région inconnue de son être – la suprême essence – alors il aura celle de soulever les Portes d'Or, et sera dès lors le véritable alchimiste, possesseur de l'élixir de vie. C'est à ce point de l'expérience que l'Occultiste se trouve séparé de tous les autres hommes et qu'il commence à mener une vie qui lui est propre, qu'il avance sur le sentier du progrès individuel, au lieu d'obéir simplement aux génies qui régentent notre terre. Cette élévation de lui-même à une puissance qui lui est propre l'identifie, en réalité, aux plus nobles forces de la vie et l'unifie à elles. Car ces forces résident au-delà des puissances de cette terre et des lois de notre univers. C'est ici que se trouve le seul espoir qu'a l'homme de réussir dans ce grand effort qu'il doit faire pour s'élancer, directement, de sa position actuelle à la suivante et devenir, du même coup, une partie intrinsèque de la puissance divine, comme il a été une partie intrinsèque de la puissance intellectuelle de la grande nature à laquelle il appartient. Il se tient constamment en avance sur lui-même, si toutefois on peut comprendre une telle contradiction. Ce sont les hommes qui adhèrent à cette manière de voir, qui croient en leur capacité innée de progrès et en celle de toute la race, ce sont ceux-là qui sont les Frères Aînés, les pionniers. Chaque homme doit accomplir le grand saut par lui-même et sans aide, et cependant il est bon de savoir que d'autres ont marché avant lui sur cette route. Il est possible qu'ils se soient égarés dans l'abîme ; qu'importe, ils ont eu le courage de s'y engager. Mais si je dis qu'il est possible qu'ils se soient égarés dans l'abîme, c'est à cause de ce fait que quelqu'un l'ayant traversé devient méconnaissable pour qui le revoit, jusqu'à ce que tous les deux aient atteint l'autre condition toute différente. Il est inutile d'essayer d'envisager à présent ce que peut être ce nouvel état. Je dirai seulement que dès qu'il est entré dans l'état de parfait silence, l'homme perd la connaissance de ses amis, de ses amours, de tout ce qui l'a touché de près et lui a été cher ; il perd aussi de vue ses Instructeurs et ceux qui l'ont précédé sur son chemin. J'explique ceci parce que rare est celui qui traverse cette épreuve sans plaintes amères. Si l'esprit humain pouvait comprendre par avance que le silence doit être absolu, certainement cette plainte ne devrait pas se dresser en obstacle sur le Sentier. Votre Instructeur, ou celui qui vous précède, peut tenir votre main dans la sienne et vous témoigner toute la sympathie dont le coeur humain est capable. Mais, quand viennent le silence et l'obscurité, vous le perdez
entièrement de vue, vous êtes seul et il ne peut pas vous aider, non parce qu'il a perdu sa puissance, mais parce que vous avez invoqué votre grand ennemi. Par votre grand ennemi, j'entends "vous-même". Si vous avez le pouvoir d'affronter votre âme dans les ténèbres et le silence, vous aurez vaincu le moi physique ou animal qui réside uniquement dans la sensation.
Cet exposé, je le crains, paraîtra enchevêtré, mais en réalité il est tout à fait simple. Lorsqu'il a atteint sa maturité et que la civilisation est à son apogée, l'homme se trouve entre deux feux, si seulement il pouvait revendiquer son grand héritage, l'encombrant appareil de la vie simplement animale s'écarterait de lui sans difficulté ; mais il ne lance pas cet appel, et par suite les races d'hommes s'épanouissent, puis languissent et meurent, et disparaissent de la surface de la terre, quelque splendide qu'en ait été la floraison. Et c'est à l'individu qu'il incombe de faire ce grand effort ; de refuser d'être terrifié par sa nature supérieure ; de se refuser à être tiré en arrière par son moi inférieur, ou matériel. Tout individu qui accomplit cela est un rédempteur de la race. Il pourra ne pas proclamer ses exploits, il pourra vivre dans la solitude et le silence ; mais il est certain qu'il constitue un lien entre l'homme et son être divin, entre le connu et l'inconnu, entre l'agitation de la place publique et la paix des Himalayas couronnés de neige. Il n'a pas besoin d'aller parmi les hommes pour établir ce lien ; dans l'astral il "est" ce lien, et ce fait le rend différent du reste de l'humanité. Déjà à ses débuts sur la route du savoir, quand il n'a fait encore que le deuxième pas, il trouve sa marche plus assurée et devient conscient d'être un fragment reconnu d'un tout.
C'est là l'une des contradictions de la vie – qui se présente si fréquemment qu'elles offrent un aliment à l'imagination des romanciers ; l'Occultiste s'aperçoit vite que ces contradictions s'accentuent lorsqu'il s'efforce de vivre la vie qu'il a choisie. A mesure qu'il se retire en soi et devient indépendant, il constate qu'il est devenu une partie de plus en plus déterminée, ou caractérisée, d'un immense courant de pensée et de sentiment bien définis. Lorsqu'il a appris la première leçon, qu'il a vaincu la faim du coeur, et refusé de vivre de l'amour d'autrui, le disciple constate qu'il est devenu plus capable d'inspirer l'amour. Au moment où il rejette la vie, celle-ci vient à lui sous une forme nouvelle et avec une nouvelle signification. Le monde a toujours été pour l'homme un lieu rempli de
contradictions ; quand il devient disciple, il pense que la vie peut se décrire comme une suite de paradoxes. C'est un fait de nature dont la raison est assez compréhensible. L'âme de l'homme, même celle du plus vil parmi nous, "est isolée comme une étoile" tant que sa conscience reste soumise à la loi de la vie vibrante et passionnée. Ceci, tout seul, suffirait à causer ces complications de caractère qui servent de sujets au romancier : chaque homme est un mystère aussi bien pour son ami et son ennemi que pour lui-même. Ses mobiles sont souvent impossibles à découvrir ; il ne peut pas les sonder ni savoir pourquoi il fait ceci ou cela. L'effort du disciple doit être d'éveiller la conscience dans cette région étoilée de lui-même, là oie sa puissance et sa divinité reposent endormies. Au fur et à mesure que cette conscience s'éveille, les contradictions dans l'homme lui-même deviennent plus marquées que jamais ; et aussi les paradoxes à travers lesquels il vit. Car il est bien sûr que l'homme crée sa propre vie ; et "les aventures sont aux aventureux" est un de ces sages proverbes tirés des faits réels, et qui s'étendent à tout le champ de l'expérience humaine.
Toute pression exercée sur la nature divine de l'homme réagit sur l'être animal : lorsque l'âme silencieuse s'éveille, elle rend la vie ordinaire de l'homme plus agissante, plus énergique, plus vraie et plus responsable. Pour m'en tenir aux deux exemples mentionnés, j'ajoute : l'Occultiste qui s'est retiré dans sa citadelle a trouvé sa force ; la conscience qu'il aura désormais des exigences que lui impose son devoir est immédiate. Il n'obtient pas sa force de son propre droit, mais bien parce qu'il fait partie du tout ; et, aussitôt qu'il est à l'abri de l'oscillation de la vie et peut demeurer inébranlable, la voix du monde extérieur lui crie de venir travailler avec lui. Il en est de même pour le coeur : c'est quand il ne désire plus rien prendre qu'il lui est demandé de donner abondamment. La Lumière sur le Sentier a été appelée, et très justement, un livre de paradoxes ; que pouvait-elle être d'autre étant donné qu'elle traite de la réelle expérience personnelle du disciple ?
Avoir acquis les sens astraux de la vue et de l'ouïe ou, autrement dit, avoir atteint la perception et ouvert les portes de l'âme, sont des tâches gigantesques qui peuvent nécessiter le sacrifice de nombreuses incarnations successives. Et cependant, quand la volonté a atteint sa force, le miracle entier peut s'accomplir en une seconde. Alors, le disciple n'est plus l'esclave du Temps. Ces deux premiers pas sont négatifs, c'est-à-dire qu'ils impliquent le fait de s'être dégagé d'un présent état de choses, plutôt qu'un mouvement en avant vers une autre condition. Les deux pas suivants sont positifs : ils comportent en effet un progrès dans un autre état de l'être.
COMMENTAIRE III
AVANT QUE LA VOIX PUISSE PARLER EN LA PRESENCE DES MAITRES
La parole est le pouvoir de communiquer avec autrui ; l'entrée dans la vie active est marquée par son acquisition.
Et maintenant, avant d'aller plus loin, permettez-moi d'expliquer un peu la manière dont sont disposées les règles énoncées dans La Lumière sur le Sentier. Les sept premières règles numérotées sont les subdivisions des deux premières qui ne portent pas de numéro, et dont je viens de parler dans les pages précédentes. Les règles numérotées tendent simplement à rendre plus intelligibles les règles non numérotées. De la huitième à la quinzième, ces règles numérotées concernent la règle non numérotée ci-dessus, et qui est maintenant le sujet que j'aborde.
Comme je l'ai dit, ces règles sont écrites pour tous les disciples, mais pour eux seuls ; elles n'ont d'intérêt pour aucune autre personne. Je compte donc que nul autre ne prendra la peine de lire plus loin ces commentaires. Les deux premières règles contiennent tout ce qu'il importe de savoir sur cette partie de l'effort qui exige du chirurgien l'emploi du bistouri. Mais le disciple doit s'attaquer au serpent, son moi inférieur, sans aide ; supprimer ses passions et émotions humaines par la force de sa volonté. Il ne peut demander l'assistance d'un Maître que lorsque ceci est accompli ou, en tout cas, partiellement réalisé. Autrement les portes et fenêtres de son âme tachées, obturées, resteront opaques et ne laisseront passer aucun savoir. Je ne me propose pas de dire, dans ces pages, comment un homme doit se comporter vis-à-vis de son âme ; je communique simplement au disciple : le savoir. Que je n'écrive pas, même maintenant, pour qu'il soit possible à tout venant de me lire, cela est dû aux immuables lois de la super-nature qui m'en empêchent.
Les quatre règles que j'ai transcrites pour ceux qui, en Occident, désirent étudier, sont, comme je l'ai dit, écrites dans l'antichambre de toute Fraternité vivante ou morte, ou encore de tout Ordre à venir. Quand je parle d'une Fraternité ou d'un Ordre, je n'ai pas en vue une formation arbitraire – établie par des érudits et des intellectuels – mais bien une chose réelle existant dans la super-nature, un stade du développement vers le Dieu ou le Bien absolu. Durant ce développement, le disciple rencontre l'harmonie, le pur savoir, la vérité pure, à des degrés divers ; et, à mesure qu'il atteint ces degrés il constate qu'il est devenu une partie de ce qu'on pourrait décrire – grossièrement sans doute – comme un niveau ou degré de la conscience humaine. Il rencontre ses égaux, hommes parvenus au même caractère désintéressé que lui, et son association avec eux devient permanente et indissoluble, parce qu'elle est fondée sur une ressemblance vitale de nature. Il leur est attaché par des voeux qu'il n'a pas besoin d'exprimer sous la forme de mots ordinaires. Ceci est un aspect de ce que j'entends par une Fraternité.
Si les premières règles sont conquises, le disciple se trouve debout sur le seuil. Puis si sa volonté est suffisamment forte, il acquiert le pouvoir de la parole : pouvoir double, car maintenant tout en avançant, il entre dans un état d'épanouissement où chaque bouton qui s'ouvre lance au-dehors ses divers rayons ou pétales. Pour que le disciple exerce son nouveau don, il faut qu'il l'utilise selon son double caractère. Il trouve en lui-même le pouvoir de parler en la présence des Maîtres, autrement dit : il a le droit d'exiger le contact avec l'élément le plus divin de l'état de conscience dans lequel il vient d'entrer. Mais il va se trouver contraint, de par la nature de sa position, à agir de deux manières à la fois. Il ne peut pas élever sa voix jusqu'aux hauteurs où se tiennent les Dieux, tant qu'il n'a pas pénétré dans les profondeurs où leur lumière ne brille jamais. Il est entré dans l'étreinte d'une loi de fer. S'il demande à devenir un néophyte, il devient aussitôt un serviteur. Toutefois son service est sublime, ne fût-ce que par le caractère de ceux qui le partagent. Car, les Maîtres sont aussi des serviteurs ; ils servent et ne réclament leur récompense que plus tard. Une partie de leur service consiste à permettre que leur savoir touche le disciple, dont le premier acte de service doit être de donner à son tour un peu de ce savoir à ceux qui ne sont pas encore capables de se tenir là où il se tient. Ce n'est pas là une décision arbitraire prise par un Maître ou un Instructeur ou quelque autre personne, toute divine soit-elle. Ceci est une loi de cette vie même dans laquelle le disciple s'est engagé.
C'est aussi pourquoi, il était inscrit sur la porte des Loges de l'ancienne Fraternité Egyptienne : "Le travailleur est digne de son salaire". "Demandez, et vous recevrez", résonne comme quelque chose de trop facile et de trop simple pour être croyable. Mais le disciple ne peut
pas "demander" au sens secret où le mot est employé dans ce traité ; il ne le peut pas jusqu'à ce qu'il ait le pouvoir d'aider les autres. Pourquoi en est-il ainsi ? Cet exposé a-t-il un son trop dogmatique ? Est-il vraiment trop dogmatique de dire que l'homme doit avoir un sol ferme sous ses pieds avant de pouvoir sauter ? Le principe est le même. Si l'aide est donnée, si le travail est fait, il y aura alors un droit réel, non réclamation personnelle d'un salaire – comme nous pourrions peut-être l'appeler – mais revendication au nom d'une identité de nature. Ceux qui sont divins donnent ; aussi demandent-ils que vous donniez avant d'être des leurs. Cette loi se découvre aussitôt que le disciple tente de parler. Car le langage est un don qui n'est concédé qu'au disciple de la puissance et du savoir. Le spirite pénètre bien dans le monde psychique-astral, mais il n'y trouve aucune parole sûre, à moins que tout de suite il en ait revendiqué le privilège et qu'il ne continue dans cette voie. S'il s'intéresse aux "phénomènes", c'est-à-dire aux simples particularités et événements de la vie astrale, il ne pénètre pas dans le rayon direct de la pensée ou du but ; il existe simplement dans le monde astral et s'y amuse, comme il a existé et s'est amusé dans le monde physique. Il y a certainement une ou deux leçons très simples, que peut lui enseigner le psychique-astral, exactement comme il y a quelques simples leçons que la vie matérielle et intellectuelle peut lui enseigner. Et il faut que ces leçons-là soient apprises ; l'homme qui se propose d'embrasser la vie de disciple sans avoir appris les premières leçons élémentaires souffrira toujours de son ignorance. Ces leçons sont vitales et doivent être étudiées d'une manière vitale, expérimentées jusqu'au fond et à maintes reprises, afin que chaque partie de l'être en ait été pénétrée.
Revenons à notre sujet. En revendiquant le pouvoir de la parole, ainsi qu'on l'appelle, le néophyte implore le Grand Etre qui se tient à la tête du rayon du savoir où il vient d'entrer, Celui qui a le pouvoir de lui servir de guide. Quand le disciple lance son appel, sa voix est renvoyée par la puissance dont il s'est approché et retentit jusqu'aux plus profonds retranchements de l'ignorance humaine. D'une manière un peu confuse et défigurée se transmet le message qu'il existe un savoir, et une puissance bienfaisante qui enseigne, et ce message est communiqué à tous les hommes qui veulent bien l'écouter. Aucun disciple ne peut franchir le seuil
sans communiquer ce message et sans en laisser, d'une façon ou d'une autre, une trace durable. Il reste frappé d'horreur, en voyant la manière imparfaite et inexperte dont il s'est acquitté de ce devoir ; il lui vient dès lors le désir de s'en acquitter mieux, et avec ce désir d'aider ainsi les autres la puissance lui vient Car, c'est un désir pur qui naît en lui ; il ne peut gagner ni influence, ni gloire, ni récompense personnelle en le réalisant. C'est pourquoi il obtient le pouvoir de le réaliser. L'histoire de tout le passé, aussi loin que nous pouvons la faire remonter, montre très clairement qu'il n'y a ni influence, ni gloire, ni récompense à obtenir par cette première tâche confiée au néophyte. Les mystiques ont toujours été raillés et les prophètes discrédités ; ceux qui avaient en plus le pouvoir de l'intellect ont laissé à la postérité des témoignages écrits, qui sont jugés, par la plupart des hommes, insensés et chimériques, même alors que la parole de ces auteurs a l'avantage de nous parvenir du fond d'un passé très lointain. Le disciple qui entreprend sa tâche, en espérant secrètement que la renommée et le succès le feront apparaître aux yeux du monde comme un Instructeur et un Apôtre, celui-là, dis-je, tombe avant même d'avoir débuté dans son oeuvre et son hypocrisie cachée emprisonne son âme et l'âme de ceux qu'il instruit. Il s'adore en secret lui-même et cette pratique idolâtre ne peut qu'amener ses conséquences.
Le disciple qui a conquis le pouvoir d'entrer et qui est assez fort pour franchir toutes les barrières, s'oubliera complètement, lorsque le divin message parviendra à son esprit, dans la nouvelle conscience qui lui échoit. Si ce sublime contact peut réellement l'éveiller à l'action, il s'associe au divin par son désir de donner plutôt que de prendre, par sa volonté d'aider plutôt que d'être aidé, par sa résolution de donner à manger à l'affamé plutôt que de prendre pour lui-même la manne du ciel. Sa nature se transforme et l'égoïsme, qui guide les actions des hommes dans la vie ordinaire, l'abandonne soudainement.
COMMENTAIRE IV
AVANT QUE LA VOIX PUISSE PARLER EN PRESENCE DES MAITRES ELLE DOIT AVOIR PERDU LE POUVOIR DE BLESSER
Ceux qui n'accordent qu'une attention passagère et superficielle à l'Occultisme – et leur nombre est légion – demandent constamment pourquoi, si les adeptes de la Vie existent, ils n'apparaissent pas dans le monde et n'exhibent pas leur puissance. Qu'il puisse être admis que la majeure partie de ces Grands Sages réside au-delà des forteresses de l'Himalaya, semble une preuve suffisante qu'ils ne sont que des personnages légendaires. Autrement, pourquoi les situer tellement loin ?
Malheureusement, c'est là une disposition de la Nature, qui ne relève du choix de l'arrangement de personne. Il est certains lieux sur la terre où le progrès de la "civilisation" ne se fait pas sentir et où la fièvre du siècle est tenue en échec. Dans ces lieux privilégiés, on a toujours le temps, toujours la disponibilité pour les réalités de la vie ; ces réalités ne sont pas éliminées par les turbulences d'une société avide d'argent et de plaisir. Tant qu'il y a des Adeptes sur terre, la terre doit leur garantir des lieux de retraite. Ceci est une loi de la Nature, qui elle-même n'est qu'une expression extérieure d'une loi capitale de la Super-Nature. La demande adressée par le Néophyte n'est pas entendue jusqu'à ce que la voix qui la profère ait perdu le pouvoir de blesser. Il en est ainsi, parce que le monde astral-divin est un endroit où l'ordre règne, comme il règne dans le monde naturel. Sans doute, le centre et la circonférence existent toujours, comme ils existent dans la Nature. Au centre, tout près du coeur de la vie – sur n'importe quel plan – réside le Savoir ; là, règne l'ordre parfait, tandis que le chaos rend trouble et confus le bord extérieur du cercle. En fait, la vie qui anime chaque forme ressemble plus ou moins exactement à une école de philosophie. On y voit toujours les dévots du Savoir qui oublient leur propre vie dans leur poursuite de la connaissance ; on y voit toujours aussi la foule des agités qui vont et viennent. De ceux-là, Epictète disait qu'il est aussi aisé de leur enseigner la philosophie que de manger de la crème à la fourchette. Le même état de choses existe dans le monde super-astral, et l'Adepte y
jouit d'une retraite, encore plus cachée et plus profonde. Cette retraite est si sûre, tellement à l'abri que pas un son, impliquant la moindre discordance, ne peut arriver à son oreille. Pourquoi en est-il ainsi – demandera-t-on immédiatement – dès l'instant où l'Adepte est un être en possession d'une puissance aussi grande que le disent ceux qui croient en son existence ? La réponse paraît très évidente. L'Adepte sert l'humanité et s'identifie avec le monde entier. Il est prêt à tout moment à sacrifier sa rédemption, mais EN VIVANT, NON EN MOURANT POUR ELLE. Et pourquoi ne doit-il pas mourir pour elle ? Parce qu'il fait partie du grand tout, et qu'Il en est une des parties les plus précieuses. Parce qu'Il vit sous les lois qu'Il ne veut pas violer. Sa vie n'est pas sienne, mais bien celle des forces qui agissent derrière lui. Il est une fleur de l'Humanité, et renferme la Semence Divine. Il constitue, dans sa personne, un des trésors de l'universelle Nature, qu'elle protège et met à l'abri pour que sa fructification soit parfaite. Ce n'est qu'à des époques définies de l'histoire du monde qu'il Lui est permis de retourner, comme Rédempteur, au sein de la masse humaine. Mais pour ceux qui ont la force de se séparer de ce troupeau, l'Adepte est toujours tout près. Et pour ceux qui sont assez forts pour vaincre les vices de la nature humaine personnelle, Il est consciemment tout près, aisément reconnu, disposé à répondre.
Mais, cette victoire sur le moi implique une destruction de qualités que la plupart des hommes considèrent comme non seulement indestructibles, mais encore désirables. Le "pouvoir de blesser" comprend beaucoup de choses que les hommes estiment non seulement en eux-mêmes mais chez autrui. L'instinct de la défense personnelle et de la conservation de soi-même en fait partie ; de même l'idée qu'il possède un droit quelconque ou des droits, soit comme citoyen, soit comme homme, soit comme individu ; et aussi la complaisance de sa propre dignité et de sa vertu. Ces paroles sembleront dures à beaucoup, néanmoins elles sont vraies. Cependant ce que je viens d'écrire et ce que j'ai déjà écrit sur ce sujet, n'est pas de moi. Tout provient des traditions de cette Branche de la Grande Fraternité qui fut jadis la secrète splendeur de l'Egypte. Les règles inscrites dans son vestibule étaient les mêmes que celles maintenant inscrites dans les antichambres des Ecoles existantes. De tout temps, les sages ont vécu à l'écart de la masse des hommes. Et même quand un but ou objectif temporaire force l'un d'eux à venir au milieu de la société humaine, sa retraite et sa sûreté sont protégées aussi complètement qu'elles le sont toujours. Cela fait partie de son héritage, partie de son statut ;
effectivement il y a droit et ne peut pas plus abandonner ce droit que le duc de Westminster ne peut déclarer qu'il ne veut pas être le duc de Westminster. Dans les grandes villes du monde, un Adepte demeure un temps, y revient de temps à autre, ou peut-être ne fait que les traverser ; mais toutes ces villes sont aidées temporairement par la puissance et la présence active de l'un de ces hommes. IL y a à Londres, comme à Paris et à Saint-Pétersbourg, des hommes hautement développés Mais ils ne sont reconnus en tant que mystiques que par ceux qui ont le pouvoir de les reconnaître et que seule donne la conquête du moi. Autrement comment pourraient-ils vivre – ne fût-ce qu'une heure – dans une atmosphère mentale et psychique telle que la créent la confusion et le désordre d'une ville ? S'ils n'étaient protégés, Leur croissance serait entravée, Leur travail compromis. Le néophyte peut fort bien rencontrer un Adepte dans son corps physique, vivre avec lui dans la même maison et être incapable de Le reconnaître et incapable de Lui faire entendre sa voix. Car aucune proximité dans l'espace, aucune étroite amitié, aucune intimité quotidienne ne peuvent abolir les lois inexorables qui procurent à l'Adepte Sa retraite. Pas une voix ne parvient à son oreille intérieure qui ne soit devenue voix divine, une voix qui n'émette plus le cri du moi. Tout appel de ce dernier serait inutile, un gaspillage d'énergie et de puissance, comme le serait pour des enfants, apprenant leur alphabet, d'en être instruits par un professeur de philologie. Tant que l'homme n'est pas devenu, de coeur et d'esprit, un disciple, il n'existe pas pour ceux qui sont les Instructeurs des disciples. Et il ne le devient que par une seule méthode – l'abandon de son humanité personnelle.
Pour que la voix ait perdu le pouvoir de blesser, il faut que l'homme ait atteint ce point où il se considère uniquement comme membre des innombrables multitudes ; portion des sables que portent çà et là les vagues à chaque oscillation de la vie. On dit que, du fond de l'Océan, chaque grain de sable obtient, à son tour, d'être rejeté sur le rivage et de s'y reposer un moment au soleil. De même pour les êtres humains : ils sont poussés ici et là par une grande force, et tour à tour chacun se trouve sous les rayons du soleil. Si l'homme est à même de considérer sa vie comme une partie d'un tout semblable, il ne luttera plus en vue d'obtenir quelque chose pour lui-même. C'est là l'abandon des droits personnels. L'homme ordinaire s'attend non pas à accepter un destin identique à celui du reste du monde, mais bien à réussir mieux que les autres sur les quelques points qui lui tiennent à coeur. Le disciple ne s'attend à rien de pareil. Bien qu'il soit
comme Epictète, un esclave enchaîné, il n'a pas un mot à dire à ce sujet. Il sait que la roue de la vie tourne sans cesse. Brune Jones ne l'a-t-il pas montré dans son merveilleux tableau : la roue tourne et sur elle sont attachés le riche et le pauvre, le grand et le petit ; chacun a son moment de bonne fortune quand la roue l'amène au sommet ; le roi s'élève et tombe, le poète est "choyé" et oublié, l'esclave est heureux et après rejeté. Chacun à son tour est broyé pendant que la roue tourne sur lui. Le disciple le sait, et, quoique ce soit son devoir de faire de sa vie tout ce qui est possible, il ne se plaint pas d'elle, n'est pas enivré par elle, et ne témoigne aucun mécontentement de la meilleure fortune des autres. Tous pareillement, comme il le sait bien, ne font qu'apprendre une leçon ; et il sourit au socialiste et au réformateur qui, tous deux, s'évertuent à modifier, par la force, des circonstances qui sont le produit des forces de la nature humaine elle-même ; ce qui n'est que regimber contre l'aiguillon, un gaspillage inutile de vie, et d'énergie
En réalisant ceci, l'homme abandonne ses droits individuels imaginaires, quels qu'ils soient, et se trouve délivré d'un puissant aiguillon, commun à tous les hommes ordinaires.
Quand le disciple a pleinement reconnu que l'idée même des droits individuels n'est que l'effet du venin de son moi, le sifflement du serpent personnel dont la morsure empoisonne sa vie et la vie de ceux qui l'entourent, alors il est prêt à prendre part à une cérémonie annuelle ouverte à tous les néophytes qui sont prêts pour elle. Toutes les armes défensives et offensives sont abandonnées ; toutes les armes de l'intellect et du coeur, du cerveau et de l'esprit le sont également. Jamais plus il ne considérera un autre homme comme une personne qui peut être critiquée ou condamnée ; jamais plus le néophyte ne peut élever la voix pour sa défense ou son excuse propre. De cette cérémonie il rentre dans le monde aussi impuissant et sans défense qu'un nouveau-né. Et c'est bien ce qu'il est, en effet. Il vient de naître sur le plan supérieur de la vie, ce plateau ouvert aux grandes brises et à la claire lumière d'où les yeux voient intelligemment et contemplent le monde avec une pénétration nouvelle. J'ai dit, précédemment, qu'après s'être séparé du sentiment des droits individuels, le disciple devait aussi se séparer du sentiment du respect de soi-même et de la vertu. Ceci peut paraître une terrible doctrine ; cependant tous les Occultistes savent bien que ce n'est pas une doctrine, mais un fait. Celui qui se croit plus saint qu'un autre, celui qui a quelque orgueil à se sentir à l'abri du vice ou de la sottise, celui qui se croit sage ou
en quelque façon supérieur à ses semblables, celui-là est incapable d'atteindre l'état de disciple. Il faut que l'homme devienne un petit enfant avant de pouvoir entrer dans le royaume des cieux. La vertu et la sagesse sont des choses sublimes ; mais si elles créent dans l'âme de l'homme de l'orgueil et une conscience de séparation vis-à-vis du reste de l'humanité, elles ne sont, alors, que les serpents du moi réapparaissant sous une forme plus subtile. A n'importe quel moment, le moi peut revêtir sa forme plus grossière et mordre avec autant de férocité que lorsqu'il déterminait soit le meurtre de l'assassin, qui tue pour l'amour du gain ou par haine, soit les agissements du politicien qui sacrifie la masse à ses intérêts ou à ceux de son parti.
Par le fait, avoir perdu le pouvoir de blesser signifie que le serpent n'est pas seulement blessé, mais tué. Quand il n'est qu'engourdi ou endormi, il se réveille et le disciple utilise son savoir et son pouvoir pour ses propres fins, il devient un élève des maîtres de la Magie noire, car le chemin qui mène à la destruction est large et facile, et peut se trouver les yeux bandés. Que ce chemin soit vraiment celui de la destruction est évident, car lorsqu'un homme commence à ne vivre que pour soi-même, il resserre progressivement son horizon jusqu'à ce qu'enfin le farouche effort de retrait sur soi-même ne lui laisse, pour y habiter, que l'espace d'une tête d'épingle. Nous avons tous constaté ce fait dans la vie ordinaire. L'homme qui devient égoïste s'isole, il se fait moins intéressant et moins agréable aux yeux des autres. Le spectacle en est vraiment effrayant et l'on recule devant un parfait égoïste comme devant une bête de proie. Combien plus effrayant encore, quand l'égoïsme se produit sur le plan de vie le plus élevé, avec des pouvoirs de connaissance accrus et au travers d'une série plus longue d'incarnations successives.
C'est pourquoi je dis : arrêtez-vous et réfléchissez bien sur le Seuil. Car, si la demande du néophyte est faite avant une purification complète, cette demande ne pénétrera pas la retraite de l'Adepte Divin, mais évoquera les forces terribles à l'affût sur le côté sombre de notre nature humaine.
COMMENTAIRE V AVANT QUE L'AME PUISSE SE TENIR DEBOUT EN LA PRESENCE DES MAITRES SES PIEDS DOIVENT ETRE LAVES DANS LE SANG DU COEUR Le mot âme, tel qu'il est employé ici, veut dire l'Ame Divine ou "Esprit étincelant". "Etre capable de se tenir debout c'est avoir confiance", et avoir confiance signifie que le disciple est sûr de soi-même, qu'il a fait l'abandon de ses émotions, de son moi lui-même, et plus encore, de son humanité ; qu'il est inaccessible à la peur et insensible à la douleur ; que toute sa conscience est centrée dans la Vie Divine, symboliquement exprimée par le terme : "les Maîtres" ; qu'il n'a ni yeux, ni oreilles, ni voix, ni puissance, si ce n'est par et pour le Rayon Divin que lui a révélé son sens supérieur. Aussi est-il sans crainte, délivré de la souffrance, débarrassé de l'anxiété et du découragement ; son âme se tient debout – sans repli ni désir d'ajournement – debout dans le plein éclat de la Lumière Divine qui le pénètre de part en part. Il est alors entré en possession de son héritage et peut revendiquer sa parenté avec les Instructeurs des hommes ; il se tient droit, tête levée, il respire l'air qu'Ils respirent.
Mais avant que tout cela lui devienne possible il faut que son âme ait lavé ses pieds dans le sang du coeur. Le sacrifice, ou l'abandon du coeur de l'homme et de ses émotions est la première des règles ; "elle exige le maintien d'un équilibre qui ne saurait être ébranlé par l'émotion personnelle". Le stoïcien y est parvenu ; lui aussi se tient à l'écart et regarde également ses propres souffrances et celles des autres.
De même que le mot "larmes" dans le langage des Occultistes exprime l'essence de l'émotion et non son apparence matérielle ; de même le mot "sang" exprime non pas ce sang qui est un élément essentiel de la vie physique, mais bien le principe créateur vital de l'être humain, ce qui le pousse dans l'existence humaine afin d'expérimenter la souffrance et le plaisir, la joie et la douleur. Lorsqu'il a laissé couler le sang du coeur, le disciple se tient devant les Maîtres comme un pur esprit qui ne désire plus s'incarner par amour de l'émotion et de l'expérience. Il se peut qu'à travers les grands cycles du temps, des incarnations successives dans la matière grossière soient encore son lot ; mais il ne les désire plus ; l'âpre désir de vivre s'est détaché de lui. Quand il prend la forme de l'homme incarné, il ne le fait que dans la poursuite d'un but divin, pour accomplir le travail des "Maîtres" et pour nulle autre fin. Il ne cherche ni le plaisir ni la souffrance ; ne demande nul paradis et ne craint aucun enfer ; cependant, il est entré en possession d'un grand héritage, qui n'est pas tant une compensation pour ce dont il a fait l'abandon, qu'un état qui, de soi-même, efface leur mémoire. Alors, le disciple ne vit plus dans le monde, mais avec lui. Son horizon s'est élargi jusqu'aux confins de l'univers.
APPENDICE — KARMA
Voir
Considère avec moi l'existence individuelle comme une corde qui s'étend de l'infini à l'infini, qui n'a ni fin ni commencement, et n'est pas susceptible d'être rompue. Cette corde est formée par d'innombrables fils d'une extrême finesse et qui, étroitement juxtaposés, en constituent l'épaisseur. Ces fils n'ont point de couleur et sont parfaitement droits, résistants et lisses. La corde subit d'étranges accidents en passant par toutes sortes d'endroits, ainsi que cela a lieu. Très souvent, un fil se prend et demeure accroché, à moins qu'il ne soit violemment arraché de sa voie naturelle. Pour un long temps encore, il se trouve hors de place, et, par conséquent, tout l'ensemble des fils est en désordre. Parfois aussi l'un d'entre eux est souillé de boue ou taché de couleur, et non seulement la souillure s'étend au-delà du point de contact, mais elle atteint encore d'autres fils. Or rappelle-toi que ces fils sont vivants ; qu'ils sont semblables à des fils électriques, ou mieux encore à des nerfs qui vibrent. A quelle distance, par conséquent, la souillure, la désorganisation peuvent être communiquées ! Mais il arrive à la fin que ces longs cordons, ces fils vivants qui forment l'individu dans leur continuité ininterrompue, passent de l'ombre à la lumière. Les fils, alors, ne sont plus incolores, mais dorés ; une fois de plus, ils sont réunis et lisses ; une fois de plus, l'harmonie est rétablie entre eux, et par cette harmonie intérieure, l'harmonie plus grande est perçue. Cet exemple ne présente qu'une petite portion, un côté unique de la vérité ; ce n'en est pas même un fragment. Cependant que ton esprit s'y arrête, car par son aide tu seras amené à comprendre davantage. Ce qu'il est premièrement nécessaire de saisir est le fait que l'avenir n'est pas arbitrairement constitué par aucun des actes isolés du présent ; mais que l'ensemble de l'avenir se trouve dans une continuité suivie avec le présent, Dernière mise à jour de cette rubrique le 20/05/2008