LÈVES TOUJOURS PLUS HAUT TES YEUX VERS LA LUMIÈRE. :
CCXXI
II est évident que cette base radicale n'est pas de la nature des formes spécifiques. Car chaque individu possède sa forme particulière et individuelle, qui se retire du corps après la résolution du mixte. Ce principe radical subsiste néanmoins, et ne s'éteint point, bien que fort affaibli à cause de l'absence de la forme, et presque sans effet. Cependant il lui reste encore certains petits feux vitaux, capables de donner naissance à des productions plus viles et imparfaites, lesquelles sont moins des ouvrages de la nature que de la matière, qui s'efforce d'engendrer mais ne le peut pas, n'ayant point d'être avec qui elle puisse s'accoupler, vu l'absence de la vertu formelle et spécifique. Par exemple le cadavre d'un homme ou d'un cheval, par le défaut de semence, peut bien engendrer des vers puants, et quelques insectes, mais non pas un homme ou un cheval. On peut conjecturer de là que ce principe inerte de la vie procède de la disette et de l'insuffisance de la matière première, et qu'il appartient plutôt à la famille des éléments inférieurs qu'à celle des supérieurs et des célestes, bien qu'il ne laisse pas d'avoir quelque teinture de la lumière.
CCXXII
Car cette faible étincelle de la première lumière, qui informa au commencement la matière ténébreuse de l'abîme, suffit à elle seule à la génération des insectes. Elle agite en effet la matière avec désordre et confusion, afin de l'élever de la puissance à un acte débile. Mais elle, à cause de la modicité de ce feu, étant à demi refroidie et languissante, plutôt étreinte par une image du mâle que mêlée avec lui en un véritable accouplement, et se trouvant en vérité prise d'un désir d'engendrer, mais incapable de concevoir (à elle seule) un fruit qui puisse passer pour un ouvrage légitime de la Nature, elle ne forme que des fantômes immondes et des simulacres d'animaux, tels que les vermisseaux, les bourdons, les scarabées et ce qui leur ressemble, dans les excréments et les matières putrides.Cette humeur radicale est donc le vrai et prochain sujet de la génération et de la vie : le feu de la nature s'y allume d'abord et l'acte formel s'y produit, lorsque la matière est bien disposée et ordonnée. Mais dans une matière confuse et sans ordre, et lorsque l'humide fait la fonction de mâle, il ne s'enfante que des avortons et des bâtards de la Nature. Car la génération qui se fait sans semence spécifique semble plutôt arriver par hasard que par le conseil de la nature, quoique en son intérieur il se produise une copulation imparfaite et difficile à discerner, laquelle est nécessaire pour la fabrication de quelque mixte que ce soit, même imparfait.
CCXXIII
II semble enfin que ce ferment radical, qui est caché au plus profond des mixtes, soit le lien du mariage contracté entre la lumière et les ténèbres, entre la matière première et la forme universelle ; qu'il soit le nœud des contraires, le siège des formes, et leur amarre dans les mixtes. Autrement en effet, la matière et la forme, à cause de leurs natures antinomiques, ne s'allieraient jamais. Or cette ténébreuse sauvagerie de la matière première, comme l'aversion qu'elle avait de la lumière, a été domptée, et sa haine changée en amour par le moyen de la première teinture lumineuse. qui réconcilie les choses opposées.
CCXXIV
La chaleur naturelle et l'humide radical sont de nature différente, car celle-là est toute solaire, et toute spirituelle, alors que celui-ci est mi-spirituel, mi-corporel, participant de la nature éthérée et de la nature élémentaire :celle-là est du rang des choses supérieures, celui-ci appartient davantage aux choses inférieures. Mais c'est en lui que le mariage du ciel et de la terre a été fêté pour la première fois, et c'est par lui que le ciel demeure dans le centre de la Terre. Ils se trompent donc, ceux qui confondent la chaleur naturelle et l'humide radical. Car ils ne diffèrent pas moins l'un de l'autre que la fumée et la flamme, la lumière solaire et l'air, le soufre et le mercure, vu que dans les mixtes l'humeur radicale est le siège et l'aliment du feu naturel et céleste, et le nœud qui le lie au corps élémentaire ; mais ce feu naturel est lui-même l'âme et la forme des mixtes. Cette humeur, dans les semences, est la gardienne immédiate et le réceptacle de l'esprit de feu, qui y est emprisonné jusqu'à ce qu'une chaleur d'origine extérieure survienne, qui le reçoive dans une matrice propre à la génération, où il soit réveillé et excité. Enfin cette substance radicale dans chaque mixte est l'officine de Vulcain. C'est le foyer qui conserve ce feu immortel, qui est le premier moteur de toutes les facultés de l'individu.
ccxxv
L'humide radical constitue le baume universel et le très précieux élixir de la nature ; c'est par excellence le mercure de la vie sublimé par la même Nature, qui en a fourni une dose exactement pesée avec justesse à chaque individu de la famille. Que ceux donc qui savent extraire un tel trésor du sein et des entrailles des productions naturelles où il est caché, et le développer hors des écorces des éléments où il est enfoui dans l'ombre, que ceux-là, dis-je, se glorifient d'avoir retrouvé le remède suprême de la vie humaine et l'universelle panacée.[L'harmonie de l'Univers repose sur la distinction classique entre les premiers et les seconds exemplaires des choses, distinction subsumée par la présence dans les « choses inférieures » de la signature secrète des espèces supérieures. Cette harmonie est comparée par d'Espagnet tour à tour à un animal hermaphrodite, la vigueur étant du côté du mâle et la corruption du côté de la femelle, puis, de manière assez désordonnée, à une « musique naturelle » reposant sur les quatre qualités radicales des éléments, qualités analogues à quatre tons harmonieux « qui ne sont pas contraires les uns aux autres, mais divers et distants ». Le mouvement de la Nature s'exprime cependant d'une façon plus manifeste dans celui des astres, et dans les différentes influences qu'ils produisent.]
CCXXXVII
La substance universelle des deux a ses parties continues et d'un seul tenant, et non pas contiguës. Qu'on ne s'imagine donc pas que le monde soit pareil à un ouvrage mécanique ajusté avec art : car la nature ne connaît point ces sections fictives en sphères et en cercles, et ceux qui les premiers ont divisé la région éthérée en une pluralité d'orbites et de circonférences, se sont proposé un moyen facile d'enseigner, plutôt que la vérité du savoir, car la nature divine aime l'unité, et étant elle-même unité, ne supporte point la multiplicité. Il ne faut pas penser qu'elle ait créé plusieurs cieux de matière différente et de surface distincte, vu qu'un corps seulement continu, et possédant néanmoins des parties différentes en excellence et en vertu, a été suffisant : cette continuité ne répugne d'ailleurs en rien aux lois des mouvements célestes, qui, nous étant inconnues, font que notre ignorance se fabrique une astrologie chimérique, qui soumet impudemment la puissance divine à la faiblesse de notre entendement.
CCXXXVIII
Imaginer qu'il y ait un premier mobile au-delà des cieux, dont le mouvement très rapide fasse faire un tour par jour aux cieux inférieurs, c'est plutôt une échappatoire pour notre ignorance, qu'une invention de la sagesse divine. Car si nous voulons assigner un principe de mouvement à ce premier moteur, pourquoi ne l'accorderons-nous pas plutôt au globe du Soleil ? Pourquoi donnerons-nous témérairement au ciel une cause externe de mouvement, puisque elle peut être interne ?
CCXXXIX
De même que la basse région de l'univers est soumise à la médiane, ainsi la région médiane, à savoir l'éthérée, relève de l'empire de la région suprême et supra-céleste : et c'est en son nom qu'elle gouverne le monde inférieur. Car le ciel empyrée, et le chœur des Intelligences, inspirent successivement à tout l'ordre des globes célestes les vertus qu'ils ont reçues de l'Archétype, et meuvent ces natures immédiatement sous-jacentes, non sans entente, comme les premiers organes du monde matériel. Les choses inférieures étant pareillement mues, elles accomplissent tour à tour leurs vicissitudes comme des cadences exécutées avec mesure, étant redevables de tout ce qu'elles ont de maille-leur aux choses supérieures.
CCXL
Or les Intelligences sont illuminées immédiatement selon leur rang par l'entendement divin, comme par une source de lumière éternelle, lumière dont elles se nourrissent comme d'une nourriture immortelle, et dans laquelle elles lisent les volontés et les commandements de la majesté divine, au service de laquelle elles s'échauffent jusqu'à la gloire. Telle est la façon dont la triple nature de l'univers est unie, l'amour divin en étant le lien et le nœud indissoluble. Ainsi cette république du monde se résout dans et par le nombre ternaire, dont le créateur n'est aucunement une partie, non plus que l'unité n'est un nombre ou une partie de nombre, mais le principe et la mesure du nombre, non plus aussi que le musicien (compositeur) ou le joueur de lyre n'est une partie du concert, bien qu'il en soit l'auteur.
CCXLI
Ceux qui croient que cette multitude presque innombrable de corps célestes que nous voyons a été créée seulement en considération du globe terrestre et pour l'utilité de ses habitants, comme s'ils en étaient le but, me paraissent se faire des illusions. La raison en effet interdit de penser que des natures aussi nobles et aussi augustes aient été créées simplement pour servir à de plus basses et de plus viles qu'elles. Il y aurait même plus de vraisemblance à croire que chaque globe est un monde particulier et que tout autant que sont ces mondes, ils sont autant de fiefs relevant de l'empire divin et éternel, et répandus dans le vaste espace de l'éther : liés par celui-ci comme par un lien commun, ils demeureraient suspendus, et l'immensité de tout l'univers serait composée de leurs multiples natures. Quoique ces corps soient bien différents entre eux et bien éloignés, ils sympathisent tellement ensemble par un amour mutuel, qu'ils font une parfaite harmonie dans l'univers, le ciel étant en quelque sorte leur salle commune. Cependant autour des plus parfaits, ce ciel est beaucoup plus pur, et d'autant plus subtil, plus respirable, et plus spirituel, pour recevoir plus vite les impressions et les affections secrètes des autres corps, et les communiquer également aux corps qui en sont éloignés. Car le ciel est comme le véhicule de la nature, par le moyen duquel toutes ces cités de l'univers font commerce ensemble, et deviennent participantes réciproques de leurs facultés. Ainsi elles s'étreignent mutuellement par un très puissant lien d'amour et de nécessité, comme par quelque vertu magnétique.
CCXLII
Qu'est-ce qui interdit de compter le globe de la Terre, au même titre que la Lune, parmi les astres ? Ces deux corps sont de nature opaque ; l'un et l'autre empruntent leur lumière au Soleil ; l'un et l'autre sont solides et réfléchissent les rayons solaires ; l'un et l'autre émettent des esprits et des vertus ; l'un et l'autre sont un pendule dans son ciel ou dans son air. On doute du mouvement de la Terre, mais en quoi ce mouvement est-il indispensable ; pourquoi même ne serait-elle pas stable parmi tant de corps fixes ? Et peut-être la Lune a-t-elle ses habitants, car il n'y a pas d'apparence que des masses si grandes de globes soient oisives et stériles, que nulle créature ne les habite, et que leurs mouvements, leurs actions et leurs travaux ne convergent que pour la commodité de ce seul globe inférieur ; c'est pourquoi Dieu lui-même, ne pouvant supporter la solitude, s'est épanché tout entier hors de lui-même par la création en se transportant dans les créatures, et leur a donné la loi de se multiplier. N'est-il pas plus convenable pour la bonté et la gloire divine, d'avoir embelli toute la fabrique de l'univers, comme un empire, de quantité de mondes aux natures variées comme d'autant de provinces et de cités ? Et que tous ces mondes soient les demeures de divers et innombrables genres d'habitants, toutes ces choses étant créées pour la plus grande gloire de leur éternel créateur?
CCXLIII
Qui ne révérera le Soleil, suspendu comme une lampe immortelle au milieu de la cour du souverain monarque, dont elle éclaire tous les coins et les retraites les plus cachées, ou bien comme un lieutenant de la majesté divine, qui verse à toutes les créatures de l'univers la lumière, l'esprit et la vie ? Il était en effet raisonnable que Dieu, qui était très éloigné de la matière, gouvernât et manipulât ses ouvrages matériels grâce à un organe et à un milieu lui aussi matériel, mais qui fût néanmoins très excellent, et tout rempli d'un esprit vivifiant : tel est le monarque sensible qu'il a établi sur les peuples sensibles de ses créatures.
CCXLIV
Or il semble que cette opinion de la pluralité des mondes ne répugne pas à la doctrine des saintes Ecritures, lesquelles nous parlent seulement de notre genèse. Et tout ce qu'elle en rapporte encore, c'est dans un langage plutôt mystérieux que clair, qui ne fait- que toucher un mot en passant des autres natures, afin que les faibles esprits des hommes, transportés par la curiosité et le désir de savoir, aient plus à admirer qu'à connaître. Ce voile de la vérité cachée et ces ténèbres de notre entendement furent une partie de la punition du péché, par lequel l'homme fut privé des voluptés du Paradis terrestre, des ravissements que l'on trouve dans les sciences, et de la connaissance de la nature des êtres célestes : afin que celui qui s'était livré au désir coupable d'une science défendue, fût puni par la juste privation de celle qui lui était permise, et, ainsi châtié, après la perte de la vraie science (qui n'était qu'une et la même pour toutes choses) par l'introduction de la multiplicité des sciences. C'est là le chérubin, tenant une épée flamboyante, qui a été établi à la porte du Paradis, et qui aveugle par l'éclat de sa lumière l'esprit des hommes coupables, pour leur interdire l'accès aux secrets et aux vérités de la Nature et de l'Univers.
CCXLV
Bien que la divinité soit une unité toute parfaite, elle paraît en quelque sorte être composée de deux éléments, à savoir l'intellect et la volonté. Par l'intellect, Dieu connaît toutes choses de toute éternité. Par la volonté, il opère tout. L'un et l'autre attribut vont en lui à leur degré le plus absolu. Sa science et sa sagesse appartiennent à l'intellect, mais sa bonté, sa justice, sa clémence, et les vertus qui sont en nous des vertus morales, regardent sa volonté et même sa toute-puissance, laquelle n'est rien que sa toute-puissante volonté. La nature intelligible, c'est-à-dire l'angélique, et l'âme de l'homme, qui sont (l'une et l'autre) des images de la Divinité, sont douées de ces deux facultés, mais à leur propre mesure et avec pondération. Car en elle l’intellect est l'organe du savoir, la volonté celui de l'opération, sans pouvoir rien au-delà.
FIN