LÈVES TOUJOURS PLUS HAUT TES YEUX VERS LA LUMIÈRE. :
XLVI
La corruption approche et participe davantage de la génération que ne fait la privation, vu que la corruption est un mouvement qui dispose la matière à la génération par des degrés successifs d'altération qu'elle y introduit. Mais la privation n'agit pas, et n'exécute rien dans l'ouvrage de la génération, au contraire de la corruption qui émeut la matière et la prépare afin qu'elle devienne susceptible de la forme, et comme une médiatrice, elle lui rend un service d'entremetteuse (lenocinium) afin que la matière puisse plus facilement assouvir sa convoitise naturelle, et par son ministère obtenir l'accouplement de la forme. C'est pourquoi la corruption est une cause instrumentale et nécessaire de la génération, tandis que la privation n'est rien d'autre qu'une pure carence du principe actif et formel, ou encore les ténèbres sur la face de l'Abîme, c'est-à-dire de la matière informe et ténébreuse.
XLVII
L'harmonie de l'Univers consiste en l'information diverse et graduée de la matière. Car du mélange pondéré de la matière première et de la forme a procédé la différence des éléments, puis celle des régions du Monde. Ce qu'en peu de mots, mais très véridiques, nous a indiqué Hermès, quand il a dit que ce qui est haut est comme ce qui est en bas. En effet les choses tant supérieures qu'inférieures sont faites de la même matière et de la même forme, mais elles diffèrent en raison de leurs mélanges, de leur situation et de leur perfection. C'est de là que dérivent la distinction des parties du Monde et la hiérarchie de l'ensemble de la Nature.
XLVIII
II faut donc croire que la matière première, après qu'elle ait reçu de la lumière l'information et la distinction des choses, a tout entière émigré hors de soi-même et que, transmise dans les éléments et les mixtes qu'ils formèrent, elle a été totalement épuisée dans l'achèvement de l'œuvre de l'Univers ; il faut dire que dès que les choses qui étaient auparavant cachées en elle ont été manifestées, et produites, elle a commencé elle-même à s'y cacher, et ne peut aucunement en être séparée.
XLIX
II nous reste une copie de cette ancienne masse confuse, ou de la matière première, dans cette eau sèche qui ne mouille pas, et qui se trouve dans les grottes souterraines ou même au bord des lacs ; elle imprègne toutes choses d'une semence abondante et devient volatile à la moindre chaleur ; si l'on savait en tirer les éléments intrinsèques alors qu'elle est étroitement unie à son mâle, et les séparer artistement, puis les conjoindre derechef, on pourrait se vanter d'avoir découvert un arcane très précieux de la Nature et de l'Art, et même un résumé de l'essence céleste.
L
Celui qui cherche les éléments simples des corps, séparés de tout mélange, se fatigue en un vain labeur, car ils sont inconnus à l'esprit humain. En effet, ce qu'on tient couramment pour des éléments, ce ne sont pas des simples, mais ce sont des mixtes, quoique liés inséparablement à eux-mêmes. La Terre, l'Eau, l'Air sont plutôt des parties intégrantes de l'Univers que des éléments, mais à bon droit ; on peut dire qu'ils sont les matrices (des corps purs).
LI
Les corps de la Terre, de l'Eau et de l'Air qui sont séparés dans leur sphère sensible, sont différents des éléments dont la nature se sert dans l'ouvrage de la génération, et qui composent les corps mixtes. Car ces derniers sont imperceptibles à nos sens dans le mélange que la nature en fait, à cause de leur ténuité et subtilité, jusqu'à ce qu'ils parviennent à la consistance d'un corps palpable, et se convertissent en une matière dense, ce qui est l'opinion de Lucrèce : « II faut admettre que toutes les choses sont composées de principes insensibles ». Ceux qui composent la région inférieure de l'univers ne sont point admis dans l'ouvrage d'une génération parfaite parce qu'ils sont trop épais et impurs, non assez digérés, et sont plutôt des ombres et des simulacres d'éléments que de vrais éléments.
LII
Néanmoins nous pouvons appeler des mêmes noms que les nôtres ces éléments imperceptibles avant leur mélange dans l'œuvre absolue et parfaite, et dont l'industrieuse nature se sert pour façonner ses ouvrages ; car les parties du mixte répondent dans une certaine proportion aux parties du monde et leur sont en quelque manière analogues : on peut nommer les parties les plus solides « terre », les plus humi4es « eau », les plus déliées « air », la chaleur naturelle « feu » de la nature et les vertus occultes et essentielles sans inconvénient « natures célestes et astrales », ou encore « quintessence ». Et ainsi quelque mixte que ce soit se glorifiera par analogie du nom de « microcosme ».
LIII
Celui qui pourrait tirer les premiers éléments qui servent à la génération des choses pourrait aussi en composer les individus de ces mêmes choses, et derechef résoudre ces individus en leurs éléments.
LIV
Ceux donc qui travaillent à chercher les éléments de la nature pour en composer un corps, ou après l'avoir composé avec l'artifice dont la nature se sert, le résoudre derechef en ses éléments, qu'ils aient recours à l'Auteur de la nature même : car ces premiers éléments sont tout à fait du domaine et de la connaissance de la nature, et ont été laissés dès l'origine à son discernement, tout en demeurant inconnus à l'art et à l'industrie humaine.
LV
L'élément de la nature dans les mixtes est précisément une portion très simple et très pure de la matière première, distinguée par sa propre différence et ses qualités, et qui forme la partie essentielle dans leur composition matérielle.
LVI
Par éléments de la nature, on entend les principes matériels, dont les uns sont plus purs que les autres et plus parfaits selon que la vertu de la forme y est plus grande et plus forte. On distingue la plupart par la rareté et la densité : ceux qui sont les plus rares et les plus proches d'une nature spirituelle, ceux-là sont les plus purs, les plus légers, les plus aptes à l'action et au mouvement.
LVII
La vénérable antiquité a partagé l'empire du monde entre trois frères, tous fils et cohéritiers de Saturne, parce qu'elle reconnaissait trois natures des éléments ou plus véritablement trois parties dans l'univers. En effet par Jupiter tout-puissant ayant obtenu du sort l'empire du ciel, armé d'un triple foudre, supérieur à ses autres frères, les initiés à ses arcanes ont compris la région éthérée, qui est le lieu des corps célestes, et qui s'arroge l'empire sur les régions inférieures. Au-dessous de lui, ils ont placé Junon, épouse de Jupiter, comme maîtresse de la région inférieure du ciel, c'est-à-dire de notre air : parce que cette région est toute troublée par des vapeurs, humide, froide, et en quelque manière impure et très proche du tempérament féminin. Mais aussi parce qu'elle est soumise aux décrets des corps supérieurs, qu'elle est susceptible de leurs impressions, et nous les communique, s'insinuant dans les choses dont la nature est épaisse pour les fléchir et les assouplir aux ordres imprimés par les choses célestes, et enfin parce que le mâle et la femelle diffèrent seulement de sexe, et non pas d'espèce, ils n'ont pas voulu que l'air ou le ciel inférieur fût un élément différent du ciel supérieur en essence et en espèce, mais seulement différent quant au lieu et aux accidents. A Neptune, divinité de la mer, ils ont assigné l'empire des eaux. Par Pluton, roi des Enfers et dieu des richesses, ils ont voulu entendre le globe terrestre empli de trésors, après lesquels les hommes soupirent et travaillent, les poursuivant comme un fantôme de gloire. Ces sages donc n'ont admis que trois parties de l'Univers, ou trois éléments, si on veut les nommer ainsi. Et parce qu'ils ont voulu subsumer l'élément du feu sous la région éthérée, ils ont dépeint leur Jupiter armé d'un foudre.
LVIII
L'expérience nous apprend que tous les corps des mixtes se résolvent en sec et en humide, comme aussi tout excrément animal. Ce qui prouve que les corps mixtes sont composés de deux éléments sensibles seulement, répondant à notre terre et à notre eau, dans lesquels néanmoins les autres résident en vertu et en puissance. Car l'air, ou élément du ciel inférieur, échappe à nos sens, parce qu'à notre égard il est en quelque façon de la nature des choses spirituelles. Quant au feu de la nature, parce que c'est un principe formel, il ne peut aucunement par quelque résolution que l'on en fasse, malgré tous les secrets de l'art, être aperçu séparément des choses, car la nature des formes n'est pas soumise à l'appréciation des sens, car elle est toute spirituelle.
LIX
La terre est le corps et le limon de l'Univers condensé ; aussi est-elle très pesante, et en occupe-t-elle le centre. Or il faut tenir pour constant que si elle est d'une nature sèche, c'est par accident, en dépit de l'opinion commune. Il faut aussi tenir pour constant qu'elle est froide, parce qu'elle retient plus que les autres (éléments) quelque chose de la nature opaque et ténébreuse de la matière première. Car l'ombre et les ténèbres sont les réceptacles et les retraits du froid ; aussi fuient-elles la lumière, et de crainte d'être violées par elle, elles lui sont toujours opposées diamétralement. Or la terre, grâce à son extrême densité, est la mère et la base des ténèbres, étant très difficilement accessible à la lumière et à la chaleur. C'est pour cela qu'elle devient toute transie par un froid violent. La bile noire est jugée la plus froide de toutes les humeurs parce qu'elle participe de la terre, et appartient à son domaine, comme la terre relève de Saturne qui donne un tempérament froid et mélancolique. De même, les productions qui se forment dans le sein de la terre, et qui sont d'une substance terrestre, comme le marbre et les pierres, sont de nature très froide ; bien qu'il faille juger autrement des métaux, qui sont davantage de la nature de l'air, et contiennent en eux beaucoup de feu, à cause des étincelles du feu caché de la Nature qui leur sont infuses, et de l'esprit sulfureux qui coagule leur matière humide et fluide : cependant le mercure, qui l'emporte sur les autres par son humidité et sa froideur, rend tribut de son froid à la terre, et de son humidité à l'eau. Il en va autrement dans les productions qui se font dans la mer, comme on peut le constater assez dans l'ambre, le corail et diverses autres choses qui naissent dans la mer et dans les fleuves, et qui sont d'un tempérament chaud. C'est pourquoi nous savons par le raisonnement et par l'expérience que le froid souverain est dû à la terre et non à l'eau.
[D'Espagnet étudie ensuite la création particulière des quatre éléments traditionnels : la terre qui les contient tous en résumé, mais qui étant sèche et froide, serait impropre à la génération sans l'aide du feu concentré dans le soleil : on retrouve ici la confusion délibérée, et constante dans la tradition hermétique, entre les éléments et les corps célestes. Puis l'eau, à propos de laquelle il introduit la comparaison de « l'élément humide » avec les divinités mythologiques telles que Protée et Mercure, le messager aux mille formes, ce qui ne va pas non plus sans une ambiguïté voulue. Il prend soin de répéter après Lulle, son maître, que le feu est un « des géants et des tyrans du monde » ; il proteste contre la théorie « longtemps crue dans les écoles » selon laquelle la région céleste supérieure à la Lune ne serait pas emplie d'un air tranquille, et d'une pureté « guère éloignée de celle du ciel », mais pleine de feu : « un philosophe devrait avoir honte d'imaginer en cet endroit la sphère du feu, qui, violant les lois de la nature, aurait bientôt ravagé toute la machine de l'Univers ». Après avoir désigné comme un Soleil en réduction le feu contenu dans « l'humide radical », l'auteur passe brusquement à l'éloge du dogme platonicien selon lequel « l'amour est le génie de la nature » : comme c'est l'amour qui a été le premier lien entre la matière et la forme universelle, il n'y a pas lieu d'assurer que la discorde et la contrariété puissent régner parmi les éléments. Les mouvements de la nature, même lorsqu'ils sont empreints de la violence du désir, et lorsque « les éléments nagent dans des appétits voluptueux », restent soumis à une loi d'harmonie pacifique : la préférence donnée à cet endroit par d'Espagnet à Platon sur Aristote, préférence soulignée, nous l'avons dit, par Bachou dans sa notice « anonyme » de 1651, se marque en termes assez vifs. Il ne parle pas moins que de « ressusciter l'Académie ». La « contrariété » procède non des éléments eux-mêmes, mais de l'intensité variable de leurs qualités. Le « cinquième élément », imaginé par quelques Péripatéticiens, n'est, selon d'Espagnet, que le produit immédiat de la contrariété superficielle entre la lumière et les ténèbres. Les éléments ne se changent point l'un en l'autre, l'eau (sous le nom de laquelle il faut entendre également l'humide radical) est seule à circuler pour la génération comme pour la corruption. A partir de ce passage d'Espagnet reprend étroitement le vocabulaire alchimique, notamment en introduisant la description du mouvement des « trois cercles », qui figure également dans l'Arcanum.]
CXXXIII
Le fondement et la base de la génération, aussi bien que de la corruption sont dans l'humide. Car lorsque la nature travaille à l'un ou à l'autre, l'humeur est le premier patient d'entre tous les éléments, et celui qui reçoit le premier le sceau de la forme. Les esprits naturels s'y unissent facilement, parce qu'ils en proviennent comme de leur racine, et y retournent facilement : en elle et par elle les autres éléments sont mêlés. L'eau, cet élément moite, ne circule pas moins dans les mixtes et les individus, qu'elle ne le fait dans l'ensemble du monde, lorsqu'elle s'élève en l'air et qu'elle en retombe, tant pour l'ouvrage de la génération que pour celui de la corruption. Car en l'un et l'autre, la nature a voulu que la raréfaction et la condensation se fassent par les mêmes instruments et les mêmes moyens, à savoir par les esprits.
CXXXIV
La terre sert de vaisseau pour la génération : l'eau est le menstrue de la nature, qui renferme en soi-même les vertus séminales, et même les vertus formelles, qu'elle tire du Soleil comme d'un principe masculin et formel universel. Car il insuffle dans les semences de toute chose un feu naturel, et des esprits informants, qui contiennent en eux tout ce qui est nécessaire pour la génération, la chaleur naturelle demeurant cachée sous l'humidité. C'est pour cela que fort à propos Hippocrate a dit que le feu et l'eau peuvent tout, et qu'ils contiennent toute chose, parce que les deux qualités masculines du chaud et du sec, qui procèdent de l'eau, concourent à la génération du mixte par leur mélange. A ces deux natures, comme aux deux principaux éléments, président les deux grands luminaires, le Soleil et la Lune : le Soleil est l'auteur du feu de la nature, et la Lune préside aux humeurs.
CXXXV
La nature accomplit la circulation de l'élément volatil par trois opérations, à savoir par sublimation, par descente (ou réinfusion), et par décoction, ces trois moyens exigeant tous diverses températures. Ainsi la nature ayant des desseins bien arrêtés, et marchant néanmoins sur différentes brisées, conduit ses ouvrages interrompus au but qu'elle se propose, et y arrive par des moyens opposés.
CXXXVI
La sublimation est une conversion d'une nature humide et pesante en une plus légère, ou encore c'est une exhalaison vaporeuse, dont le but et l'utilité sont de trois sortes : premièrement que le corps épais et impur se purifie en se subtilisant, et qu'il abandonne petit à petit sa boue et sa lie ; ensuite que par cette sublimation, il devienne plus susceptible de l'incessant afflux des vertus célestes ; enfin que la terre soit déchargée par cette évacuation de l'humeur superflue qui la détrempait, et qui, bouchant ses pores et ses canaux, empêchait l'action de la chaleur et le passage des esprits naturels, au point de les suffoquer et de les éteindre. Ce dégagement d'humide, supprimant la cause des obstructions, soulage l'estomac fatigué de la terre et le rend plus propre à la digestion.
CXXXVII
L'humeur se sublime avec l'aide de la chaleur. Car la nature se sert de son feu, comme d'un instrument propre à raréfier les corps humides, de là vient qu'il s'élève plus fréquemment en hiver et au printemps que dans les autres saisons, des vapeurs dont s'engendrent les nuages et les pluies : cela arrive parce que le sein de la terre abonde alors en chaleur et en humidité. Or l'humeur est la cause matérielle des vapeurs et des exhalaisons, comme la chaleur leur cause efficiente. La nature dans la sublimation pousse l'activité de son feu aussi loin que possible.
CXXXVIII
La démission ou descente, qui est la seconde roue de la nature dans la circulation, c'est quand la vapeur toute spirituelle, se réduisant en un corps dense et aqueux, retombe aussitôt en terre ; ou bien, c'est une rechute de l'humeur d'abord raréfiée et sublimée, puis derechef condensée, afin que la terre qui suce cette liqueur, soit lavée et imbue de ce nectar, et de ce breuvage céleste parfaitement rectifié.
CXXXIX
La nature a trois buts dans la circulation : le premier est qu'en arrosant la terre, elle ne verse pas cependant ses eaux tout d'un coup dans son sein, mais qu'elle les distille, toutes rectifiées qu'elles sont, petit à petit, de peur qu'elles ne regorgent sur terre, et que cette trop grande quantité d'eau ne bouche le passage à l'esprit vivifiant, qui se coule dans les entrailles du sol, et n'en étouffe et éteigne la chaleur interne. Car cette prudente et juste gouvernante répartit ses bienfaits avec poids, nombre et mesure. Le second but c'est que par différents canaux et égouts, et de diverses manières, elle puisse distribuer l'humeur tantôt plus tantôt moins, en versant une pluie parfois plus forte, parfois plus menue, quelquefois de la rosée, quelquefois de la gelée blanche afin d'abreuver plus ou moins la terre suivant qu'elle est plus ou moins altérée. Le troisième but est que ces arrosages ne soient pas continuels mais par intervalles, et qu'il y ait entre eux d'autres opérations : car après la pluie vient le beau temps, et après le beau temps la pluie.
CXL
Un froid très faible, ou plutôt une chaleur qui expire et s'éteint, relâche et libère les vapeurs auparavant coagulées et figées, qui sont presque portées jusque dans la moyenne région de l'air et les fait tomber en pluie. Car une chaleur trop grande les dissiperait, et empêcherait leur condensation : de même qu'un froid violent les resserrerait, et les congèlerait tellement qu'elles ne pourraient point se résoudre en pluie.
CXLI
La dernière roue du cercle de la nature est la décoction qui n'est rien autre qu'une digestion de l'humeur toute crue, qui, distillée dans les entrailles de la terre, s'y mûrit et se convertit en aliment. Or il semble que cette dernière opération soit le but et la fin des deux précédentes parce qu'elle est un relâchement du travail, et une jouissance de la nourriture, recherchée par les travaux et les actions des deux premières roues. Car ayant reçu cette humeur crue, elle la mâche et la broie par le moyen de la chaleur interne, la cuisant et la digérant presque sans mouvement et sans peine, et comme ensevelie dans le repos et dans le sommeil, en excitant doucement et sans bruit le feu secret qui est l'instrument spécifique de la nature ; afin qu'il convertisse en nourriture cette liqueur crue, tempérée par le sec. C'est là le cercle achevé et parfait de la nature, qu'elle fait tourner par divers degrés de travail et de chaleur.
CXLII
Ces trois opérations de la nature sont tellement enchaînées et ont tant de rapports l'une avec l'autre, que la fin de l'une est le commencement de l'autre, et que par un ordre nécessaire elles se succèdent tour à tour selon ses desseins. Ainsi les lois de la vicissitude sont tellement entre-tissées et enlacées qu'elles se prêtent de mutuels offices en conspirant toutes au bien de l'Univers.
CXLIII
Cependant la nature est quelquefois entraînée contre son gré hors de ses bornes et ne garde pas une route certaine, particulièrement dans la direction et le régime de l'élément humide, dont les lois interrompues sont trompeuses, et facilement commettent ou souffrent la violence, aussi bien à cause de l'inconstance de sa nature volatile qu'à cause de la disposition variable des corps célestes, lesquels modifient les choses d'ici-bas, et spécialement l'eau : il la détourne de ses voies et de ses lois, afin qu'elle soit plus souple aux commandements du souverain moteur, qui s'en sert comme d'un instrument et d'un organe pour mouvoir la machine de l'univers. De là vient que la température de l'air de notre séjour terrestre est trompeuse et inconstante, et que les saisons de l'année en sont changées. De même aussi le ventre de la terre, selon qu'il est disposé et affecté par l'eau, enfante plus ou moins de productions et de fruits beaux ou maladifs. Ainsi l'air que nous respirons, selon qu'il est pur ou qu'il est infesté, donne la santé ou cause les maladies, la nature humide faisant toutes les révolutions que nous voyons ici-bas.
CXLIV
Comme les choses inférieures subissent la loi des supérieures, dont la nature et les modifications sont entièrement inconnues à l'homme, nous ne pouvons établir de règle certaine et indubitable touchant notre ciel inférieur. Cependant, pour en donner quelque précepte général, que le philosophe regarde toujours plutôt l'intention de la nature que l'action produite, et qu'il en ait toujours devant les veux plutôt l'ordre que la perturbation.
CXLV
Circulation de l'humide dans les mixtes.
La nature fait remarquer, aussi bien dans l'économie particulière des mixtes que dans le monde en général, la volubilité de la nature humide ; car les mixtes s'engendrent, se nourrissent, et se développent par la révolution de l'humide, à savoir par dessèchement, humectation et digestion. C'est pourquoi ces trois opérations de la nature sont comparées à la viande, au breuvage et au sommeil : la viande répondant au sec, le breuvage à l'humide et le sommeil à la digestion.
CXLVI
Que l'homme ne se flatte plus de titres vains et qu'il ne se fabrique plus de rêves, comme s'il pouvait revendiquer pour lui seul comme sa propriété le nom de microcosme, parce que, dans sa matière et dans sa construction, se perçoivent par analogie tous les mouvements naturels du macrocosme. En effet, chaque animal, même un vermisseau, chaque plante, même une algue, est un petit monde qui se réfère à l'image du grand. Que l'homme cherche donc le monde hors de lui, et il le trouvera partout. Car c'est le même archétype qui a formé toutes les créatures, et à partir duquel d'une même matière ont été formés des mondes presque infinis (en nombre) bien qu'ils soient dissemblables dans leur forme. A l'homme donc l'abaissement et l'humilité, et qu'à Dieu seul appartienne la gloire.
CXLVII
Les natures inférieures sont pétries et mélangées du ferment des supérieures. C'est pour cela que l'eau, qui ne peut souffrir de retard, va au-devant des dons célestes : l'air ouvre le passage à la vapeur volatile de l'eau, et la reçoit comme son hôtesse dans la région des nuages, comme dans une salle magnifique. Avant que d'y arriver, son corps se spiritualise en quelque sorte, son humidité perd son poids, afin que grâce à sa légèreté, elle accomplisse plus vite son dessein et jouisse par ce moyen du privilège de deux natures différentes.
CXLVIII
Cependant le Soleil, ce prince de la troupe céleste, comme aussi les natures supérieures qui prennent soin des inférieures, insufflent et distillent par un continuel écoulement des esprits vivifiants qui sont comme des petits ruisseaux qui jaillissent d'eux ainsi que de sources extrêmement limpides. Or les vapeurs qui sont suspendues et éparses dans l'air, quand elles se resserrent et se condensent en nuages, sucent comme des éponges avec plaisir ce nectar spirituel et l'attirent comme par une force aimantée. Après qu'elles l'ont reçu, elles s'enflent, et rendues fécondes par cette semence, elles retombent au sein de la terre, dissoutes en rosée, en gelée blanche, en pluie ou en un autre phénomène humide comme si leur premier poids leur était rendu. Cette mère commune des éléments, recevant dans ses entrailles cette humeur qui en était partie, est rendue féconde par elle comme par une semence céleste, produit avec le temps des fruits innombrables, plus ou moins parfaits, selon la vertu de la semence et la disposition de la matrice. Nos eaux inférieures participent aussi à ces bienfaits du ciel, car, ne composant qu'un globe avec la terre, elles reçoivent en commun avec elle ces dons. Et tous les autres éléments sont de même pétris de leur ferment au moyen de la nature de l'eau.
CXLIX
Or ce ferment des éléments est un esprit vivifiant qui, procédant des natures supérieures, se trouve distillé et insufflé dans les inférieures, et sans lequel la terre deviendrait vide et déserte : car il est la semence de vie, sans laquelle ni l'homme, ni aucun animal, ni quelque végétal que ce soit, ne jouirait du bienfait de la génération et de l'existence. Car l'homme ne vit pas seulement de pain, mais particulièrement de cette nourriture céleste, à savoir d'un air mélangé et pétri du souffle de cet esprit vivifiant.
CL
Les trois seconds éléments.
Comme dans la génération des choses les trois éléments purs de la matière sont éloignés, ils ne relèvent que de Dieu et de la nature, n'étant point sujets à l'art et aux lois de l'esprit humain. Néanmoins, de l'accouplement de ces trois principes lointains il en résulte trois autres, qui, étant tirés par résolution chimique des mixtes, montrent une grande ressemblance et analogie avec les premiers, et qui sont le sel, le soufre et le mercure. Ainsi l'on voit manifestement que la trinité est le sceau des éléments et de toute la nature.
CLI
Les espèces de ces trois derniers éléments naissent du triple mariage et de l'alliance des trois premiers. Car le mercure est engendré du mélange de la terre et de l'eau, le soufre de l'étreinte et de l'accouplement de la terre et de l'air, et le sel de la condensation (réciproque) de l'air et de l'eau. On ne peut indiquer davantage d'accouplements et de conjugaisons entre eux. Le feu de la nature réside en eux tous, comme leur principe formel, parce que les vertus célestes y sont encore influentes et coopérantes.
CLII
II ne faut pas penser que, du concours fortuit de ces premiers corps, et de ces premiers éléments, les seconds s'engendrent aussitôt. Car il faut pour former le mercure une terre grasse, parfaitement délavée et délayée avec une eau limpide. Le soufre se fait d'une terre très subtile et très sèche, et du commerce d'un air humide. Et le sel s'endurcit à partir d'une eau grasse et marine, et d'un air cru qui s'y trouve saisi et engagé.
CLIII
Nous pouvons assurer que l'opinion de Démocrite, que tous les corps sont composés d'atomes, n'est pas éloignée de la nature : la raison comme l'expérience le garantissent de la calomnie. Car sur ce point, cet ingénieux Philosophe a parlé fort sincèrement et ouvertement, n'ayant pas voulu nous taire, ni nous cacher sous le voile d'un langage obscur et énigmatique le mélange des éléments, qui pour s'accorder à l'intention de la Nature a dû se faire par des petits corpuscules indivisibles. Autrement les éléments ne s'uniraient jamais, et ne pourraient composer un corps naturel continu, l'expérience nous apprenant que dans la résolution et la composition artificielle' des mixtes, qui se fait par distillation, jamais deux ou plusieurs corps ne se mêlent mieux qu'en étant résolus en une vapeur subtile. Or nous devons croire que la nature fait des mélanges encore bien plus déliés et plus subtils, et même, en quelque façon spirituels, et c'est ce qu'a pensé à ce sujet Démocrite. En effet l'épaisseur et l'opacité des corps est un obstacle au mélange : c'est pourquoi les choses sont d'autant plus propres à se mêler qu'elles sont plus déliées et subtiles.
CLIV
Les trois degrés de l'être et de l'existence des mixtes en établissent trois genres souverains, à savoir celui des minéraux, celui des végétaux et celui des animaux. La nature a voulu que la terre fût le lieu où devraient s'engendrer les minéraux ; la terre et l'eau, celui des végétaux ; et pour les animaux, elle a voulu qu'ils naquissent et vécussent sur la terre, dans l'eau et dans l'air. Cependant l'air est le principal aliment et entretien de tous.
CLV
On croit que les minéraux ont seulement l'être et non pas la vie, quoiqu'on puisse dire que les métaux, qui sont les principaux des minéraux, vivent de quelque manière ; du fait que dans leur génération a lieu une sorte d'accouplement, et un mélange de deux semences, la masculine qui est le soufre, et la féminine qui est le mercure. Lesquelles, agitées par une circulation longue et réitérée, étant purifiées, assaisonnées et pétries du sel de la nature, et mélangées parfaitement en une vapeur très subtile, se forment en un limon et en une masse molle. Après quoi l'esprit du soufre congelant insensiblement le mercure, cette masse s'endurcit enfin, et prend la consistance et la fermeté d'un corps métallique.
CLVI
C'est aussi du fait que les métaux, principalement les parfaits, renferment en eux les principes de vie, à savoir ce feu empreint et insufflé par le Ciel, qui, étant devenu comme engourdi et émoussé sous l'écorce du métal, et même privé de mouvement, y est caché comme un trésor enchanté, jusqu'à ce que, libéré par la résolution philosophique et par l'esprit clairvoyant de l'artisan, il fasse entrevoir un esprit subtil et une âme céleste par le mouvement végétatif, et les déploie enfin dans la production merveilleuse du secret de l'art et de la nature.
[Les végétaux sont également pourvus d'une âme, et leur semence est toujours hermaphrodite. Les animaux possèdent, en plus de l'âme végétative, une âme sensitive et « les plus parfaits d'entre eux » contiennent un symbole de la Trinité, à savoir la génération de l'enfant par sexes séparés. Quant à l'homme, non seulement son âme est un rayon de la lumière divine, mais ses facultés intérieures sont comparables à des astres et à des météores : « ses passions sont comme les vents, les tourbillons, les éclairs, les tonnerres... ». Toutefois, même un animal ou une plante quelconque peut se glorifier d'être un microcosme, idée sur laquelle d'Espagnet reviendra plusieurs fois. Les mixtes vivants sont composés d'un corps, d'un esprit et d'une âme ; l'étude des « formes spécifiques », où d'Espagnet suit pas à pas le néoplatonisme et la scolastique, ne réserve guère de surprise. On peut cependant relever que les pierres précieuses passent à ses yeux pour « des gouttes très pures d'une rosée distillée (...) et comme des larmes du ciel endurcies », ce qui leur vaut de posséder d'éminentes vertus occultes. Ensuite, d'Espagnet se prononce prudemment pour la métempsycose, qu'il ramène à la renaissance indéfinie des formes, à partir de la destruction des formes précédentes, et qui, dit-il, « n'a peut-être été si violemment rejetée que pour n'avoir pas été bien comprise ». Il réexpose la doctrine selon laquelle « l'esprit de l'Univers » serait de nature à la fois toute spirituelle et solaire, et compare la nature des mixtes à celle des corps diaphanes qui répercutent, prétend-il, les rayons lumineux.]
ccxiii
La vie des individus consiste en une union étroite et proportionnée de la matière et de la forme. Or le nœud et la base de ces deux essences prend sa consistance dans l'accouplement et dans l'alliance étroite de l'humide radical avec la chaleur, ou le feu naturel : car ce feu formel est un rayon céleste, qui se lie et s'unit à l'humide radical, et celui-ci est une portion très pure de la matière, parfaitement digérée, et comme une huile purifiée et rectifiée, et changée en quelque sorte en essence spirituelle, dans les organes de la nature aussi bien que dans les alambics.
CCXIV
Beaucoup d'humide radical subsiste dans les semences des choses : une certaine étincelle de feu céleste y est contenue comme dans son aliment et y opère tout ce qui est nécessaire à la génération, dès qu'elle est reçue dans la matière convenable. Or on doit supposer que là où est le principe constant de la chaleur, là aussi se trouve le feu, et nous devons certainement tenir l'humide radical pour le principe constant de la chaleur, puisque c'est là qu'elle se rencontre de la façon la plus naturelle.
CCXV
On peut remarquer dans l'humide radical quelque chose d'immortel, qui ne s'évanouit point par la mort, et qui ne se consume point par tous les efforts du feu le plus violent, mais qui demeure dans les cadavres, et dans les cendres des corps brûlés, sans pouvoir être détruit par le feu.
CCLVI
II y a dans chaque mixte deux sortes d'humeur, l'élémentaire et la radicale. L'élémentaire, qui est d'une nature moitié aqueuse, et moitié aérienne, ne résiste pas au feu et s'envole en fumée ou en vapeur, et lorsqu'elle est épuisée, le corps se résout en cendres : car les éléments sont liés par elle dans leur mélange, comme par une colle. Mais la radicale résiste à la tyrannie de notre feu, car elle ne s'évapore pas, même lorsque les corps sont brûlés, mais survivant à la destruction du mixte, elle demeure opiniâtrement attachée aux cendres. Ce qui est une preuve de sa parfaite pureté.
CCXVII
Bien qu'ils soient peu versés dans la science de la nature, l'expérience a découvert aux verriers le secret de l'humide radical dissimulé dans les cendres. Car ils tirent le verre des cendres qu'ils font fondre au moyen de la flamme, dont la pointe aiguë, réussissant à diviser les corpuscules de la matière, rend manifeste cet humide qui y était caché. Toutes les forces de l'art et du feu ne peuvent en effet faire descendre ou monter la matière à un degré plus éminent ou plus bas. Comme il est nécessaire que les cendres coulent de manière qu'il s'en forme une quantité continue et un corps solide comme est le verre, et cette fluidité ne pouvant nullement être obtenue sans humeur, il faut donc que ce soit cet humide inséparable de la matière qui s'achève en ce beau corps diaphane comme un corps éthéré.
CCXVIII
Le sel que l'on retire des cendres, dans lequel réside la vertu puissante des mixtes, et aussi bien la fertilité des campagnes qui résulte de l'incendie et des cendres des épis et des étoupes, sont un indice assuré que cette humeur inviolable par le feu est le principe de la génération et la base de la nature ; quoique cette vertu n'ait aucun effet tant qu'elle demeure cachée dans ces mêmes cendres, jusqu'à ce qu'étant reçue par la terre, cette commune matrice des principes naturels, elle déploie ses facultés génératives et secrètes, y étant provoquée par la vertu de la terre, avec laquelle les cendres ont conformité, de même que cela se passe pour les semences des êtres vivants.
CCXIX
Ce baume radical est le ferment de la nature, dont la masse des corps est pétrie et assaisonnée. C'est une teinture ineffaçable et indivisible, qui s'insinue dans toute la substance des choses. Car elle teint, et pénètre même les excréments les plus sales. La génération fréquente qui s'y forme, quoique imparfaite, en est une preuve, comme le fait de fumer les terres, que les laboureurs pratiquent assez souvent, afin que leurs champs leur rendent avec usure ce qu'ils y ont semé.
CCXX
II y a quelque apparence que cette racine de la nature, qui demeure inviolable après la ruine, et la destruction du mixte, soit un vestige et une portion très pure et immortelle de la matière première, telle qu'elle était immédiatement, après qu'elle fût informée et imprimée par le caractère divin de la lumière. Car ce mariage antique de la matière première avec sa forme est indissoluble : c'est de lui qu'ont pris naissance les autres éléments corporels ; et même il a été nécessaire que la base des choses corruptibles fût incorruptible, et qu'à l'intérieur le plus profond des corps fût cachée une racine ferme, qui y trouvât pour ainsi dire son assiette cubique, toujours stable et indestructible : afin q