LÈVES TOUJOURS PLUS HAUT TES YEUX VERS LA LUMIÈRE. :

la philosophie naturelle restituée

 

la philosophie naturelle restituée

D'espagnet

I

 

 

 

 

Dieu est l'étant éternel, l'unité infinie, le principe radical de toutes choses. Son essence est une lumière inépuisable ; sa puissance, une omnipotence ; sa volonté, le souverain bien, et son moindre désir un ouvrage parfait. A qui voudrait sonder davantage la profondeur de sa gloire, surviendraient l'étonnement, le silence, et l'abîme.

 

 

 

II

 

 

 

La plupart des Sages ont enseigné que, de toute éternité, le Monde était dessiné dans son (propre) Archétype. Mais cet Archétype, qui est toute lumière, replié sur lui-même comme un livre avant la création de l'Univers, ne brillait que pour soi. Il s'est ouvert et développé, dans la production du Monde comme s'il accouchait. Il a rendu manifeste son ouvrage, auparavant caché en esprit comme dans une matrice, par une extension de son essence, et il a ainsi produit le Monde idéal, puis — comme d'après une image (déjà) redoublée de la divinité — le Monde actuel et matériel. C'est ce qu'indique le Trismégiste l, lorsqu'il dit que Dieu changea de forme, et que toutes choses furent soudain révélées et converties en lumière. Le Monde n'est à la vérité rien d'autre qu'une image à découvert de la divinité dissimulée. Il semble que les Anciens aient fait comprendre cette naissance de l'Univers par (le mythe de) leur Pallas, extraite du cerveau de Jupiter grâce à Vulcain, c'est-à-dire à l'aide d'un feu ou d'une lumière.

 

 

 

III

 

 

 

L'éternel auteur des choses, non moins sage dans leur ordonnance que puissant dans leur création, a réparti la masse organique du Monde dans un ordre tellement admirable, que les (choses les) plus hautes avec les plus profondes, et les plus profondes avec les plus hautes, sont mélangées sans se confondre, et se ressemblent par quelque analogie. De sorte que les extrémités de tout l'ouvrage, grâce à un nœud secret, sont jointes très étroitement entre elles par des degrés intermédiaires insensibles, et que toutes concourent spontanément au respect du modérateur suprême, et à la modération de la nature inférieure, prêtes qu'elles sont à se dissoudre au moindre commandement de celui qui les a liées ensemble. C'est pourquoi le même Hermès affirme à bon droit que ce qui est en haut est comme ce qui est en bas.

 

 

 

IV

 

 

 

Celui qui transfère l'autorité suprême de l'Univers à une nature autre que la nature divine, nie qu'il y ait un Dieu. En effet, il n'est pas permis de reconnaître un (autre) vouloir incréé que cette nature, tant pour produire que pour conserver les individualités de la machine étendue, sinon l'esprit lui-même du divin Architecte, cet esprit qui au commencement planait sur les eaux, qui fit passer de la puissance à l'acte les semences de toutes choses confusément mêlées dans le chaos, et après qu'il les en eût tirées, traita les essences inférieures en faisant tourner la roue d'une constante altération, pour les composer et les dissoudre selon un mode géométrique.

 

 

 

V

 

 

 

Quiconque ne sait pas que cet esprit, créateur et recteur du Monde, qui est répandu et infus dans les œuvres de la Nature comme par un souffle continu, qui se diffuse largement en toutes choses, et qui meut selon son genre chaque universel et chaque singulier par un acte secret et pérennel, est l'Ame du Monde, celui-là ignore les lois de l'Univers. Car le créateur se réserve le droit de gouverner ce qu'il a créé. Et il faut confesser que cet Esprit, toujours le même, préside à la création, à la génération et à la conservation.

 

 

 

VI

 

 

 

Cependant, celui qui reconnaîtra que la Nature est la cause seconde universelle, au service de la première, et comme un instrument soumis au pouvoir de celle-ci, qui meut sans (autre) médiation et avec ordre toutes choses dans le Monde matériel, celui-là ne s'éloignera pas de la pensée des Philosophes et Théologiens, qui ont appelé la première, Nature naturante, et la seconde. Nature naturée.

 

 

 

VII

 

 

 

Celui qui a été instruit dans les arcanes de la Nature, ne contestera point que cette Nature seconde, servante de la première, est l'Esprit de l'Univers, c'est-à-dire une vertu vivifiante, et douée d'une fécondité secrète, de la lumière qui fut créée au commencement, et contractée dans le corps du Soleil. C'est cet Esprit de feu que Zoroastre et Héraclite ont appelé un feu invisible, et l'Ame du Monde.

 

 

 

VIII

 

 

 

L'Ordre de la Nature n'est rien autre que la suite, formant texture, des lois éternelles qui furent émises et promulguées par le Souverain suprême, et imprimées à de multiples exemplaires pour ses peuples innombrables, chacun (les recevant) à sa manière. C'est sous leurs auspices que la masse de l'Univers exécute ses mouvements. La vie et la mort occupent tour à tour les extrémités ultimes de ce volume, et tout le reste est le mouvement qui se fait de l'une à l'autre et réciproquement.

 

 

 

IX

 

 

 

Le Monde est comme un ouvrage d'artisan fait au tour. Ses parties sont nouées par des étreintes mutuelles comme les anneaux d'une chaîne. La Nature est placée au milieu comme une Ouvrière remplaçante (de l'Architecte), qui dirige les changements de toutes choses, et, partout représente, répare incessamment, comme le Fabricateur lui-même, celles qui sont usées.

 

 

 

X

 

 

 

Du fait que ce monde universel se présente d'une triple nature, ainsi est-il divisé en trois régions, c'est-à-dire la super-céleste, la céleste et l'inférieure. La super-céleste, qui a été appelée (monde) intelligible, est la plus haute de toutes, étant entièrement spirituelle et immortelle : elle est toute voisine de la Majesté divine. La céleste est située entre les deux autres : là sont attachés ces corps d'une espèce très parfaite qui la font abonder en esprits, et répandre des vertus innombrables et des souffles vitaux par des canaux tout spirituels. Exempte de corruption, elle n'échappe cependant pas à la mutation, chaque fois que sa période est achevée. Enfin, la région inférieure, qui est appelée vulgairement l'élémentaire, occupe la plus infime et basse partie du Monde. Comme elle est en soi toute matérielle, elle ne possède que par emprunt les dons et les bénéfices spirituels, dont le principal consiste en la vie, et à charge d'en rendre le tribut au ciel. Dans son sein nulle génération n'a lieu sans corruption, nulle naissance ne se produit sans mort.

 

 

 

XI

 

 

 

II est prévu par la loi de la Création que les choses inférieures obéissent et servent aux moyennes, les moyennes aux supérieures, et les supérieures au suprême Recteur sans autre médiation que la volonté de celui-ci. Tel est l'ordre et la commune mesure (symmetria) de l'Univers tout entier.

 

 

 

XII

 

 

 

Comme au seul Créateur il appartenait de créer de rien, et de créer ce qui lui plût, de même à lui seul est réservé le droit de faire retourner les choses créées au néant. Car tout ce qui porte le caractère de l'Etre ou de la substance, ne peut plus en être détaché, et par la loi de la Nature il lui est interdit de passer au non-être. C'est pourquoi le Trismégiste affirme justement que rien ne meurt dans le monde, mais que toutes choses passent et changent. Car les corps mixtes qui se composent des éléments, par la roue de la Nature se résolvent derechef en leurs éléments : « C'est la loi de la Nature, que de dissoudre à nouveau toute chose En ses éléments. Mais sans cependant l'abolir jusqu'au néant. »

 

 

 

XIII

 

 

 

Les Philosophes ont cru qu'il y a une Matière première, plus ancienne que les éléments. Mais comme ils en ont eu peu de connaissance, ils la décrivent peu, et comme sous un voile : (ils disent) qu'elle est exempte de qualités et d'accidents, mais qu'elle est le premier sujet des qualités et des accidents ; qu'elle est vide de quantité, mais que par elle toutes choses sont quantitatives ; qu'elle est simple, mais qu'en elle siègent les contraires ; qu'inconnue aux sens, elle est la base des choses sensibles ; qu'étendue partout, elle n'est perçue nulle part ; que toujours désireuse des formes, elle n'en retient aucune. Racine de tous les corps, elle ne peut être conçue que par une opération de l'entendement, sans aucunement tomber sous les sens. Enfin, n'étant rien en acte, elle est tout en puissance. Telle est la manière dont ils ont établi un fondement de la Nature fictif et chimérique.

 

 

 

XIV

 

 

 

Avec plus de prudence, Aristote, qui pourtant croyait à l'éternité du monde, a parlé d'une certaine matière première et universelle. Pour en éviter les replis, il en parle de façon sommaire et en termes ambigus : il dit qu'il vaut mieux croire qu'il y a une seule et même matière inséparable de toutes choses, mais qui en diffère selon la raison ; que les premiers corps (imperceptibles) et ceux qui sont perceptibles en sont composés, et qu'elle constitue leur premier principe ; qu'elle n'en est pas séparable mais qu'elle leur est toujours alliée avec répugnance ; qu'elle est la base et le sujet des contraires, et que d'elle sont issus les éléments.

 

 

 

 


XV

 

 

 

Mais il eût été meilleur Philosophe, s'il avait exempté cette matière première du combat des contraires, et s'il l'eût reconnue libre de toute répugnance. Car il n'y a aucune contrariété dans les éléments mêmes, celle-ci résultant seulement de l'excès des qualités, comme nous l'apprenons par l'expérience commune du feu et de l'eau, dans lesquels tout ce qu'il y a d'opposé procède de l'excès (infensio) des qualités. Mais dans les éléments purs, qui concourent en la génération des mixtes, ces qualités ne sont point contraires l'une à l'autre, parce qu'elles s'y trouvent au repos. Et les choses (bien) tempérées n'admettent point de contradiction (interne).

 

 

 

XVI

 

 

 

Thalès, Héraclite et Hésiode ont jugé que l'eau était la première matière des choses. L'écrivain de la sainte Genèse semble donner son assentiment à leur avis, en appelant cette matière un abîme et une eau. On peut soupçonner qu'il entendait par-là non notre eau (ordinaire), mais une sorte de fumée ou de vapeur humide et ténébreuse, qui errait ça et là, et qui était agitée d'un mouvement incertain, sans aucune loi.

 

 

 

XVII

 

 

 

II n'est guère facile de rien déterminer de certain touchant cet antique principe des choses ; car, ayant été créé dans les ténèbres, il rie saurait aucunement émerger à la lumière de l'esprit humain. Donc, si tout ce qu'en ont dit les Philosophes et les Théologiens jusqu'à ce jour est vrai ou non, seul l'auteur de la Nature le sait. Et c'est assez pour qui traite de ces sujets obscurs, que d'en dire le plus vraisemblable.

 

 

 

XVIII

 

 

 

Certains, qui s'accordent en cela avec l'opinion des Rabbins, ont cru qu'il y a eu d'abord un certain principe matériel, très ancien mais obscur et ineffable, nommé (d'un nom peu propre) Hyla, qui précéda la matière première ; qu'il peut être dit moins un corps qu'une ombre immense, moins une chose que l'image très opaque des choses, ou une sorte de masque fuligineux de l'Etre, nuit pleine de ténèbres, et cachette des ombres ; qu'il n'est rien en acte, tout en puissance : ce que l'entendement humain ne saurait se figurer qu'en rêvant. Notre imagination ne peut nous montrer ce principe ambigu, ce ténébreux Orcus, autrement que ses oreilles ne montrent le Soleil à un aveugle de naissance.

 

 

 

XIX

 

 

 

Ils ont cru aussi que, de ce principe très éloigné, Dieu a tiré et créé un certain abîme couvert de brume, informe et sans ordonnance, qui aurait été la matière prochaine des éléments et du Monde. Or le texte sacré appelle cette masse tantôt « terre vide et déserte », tantôt « eau », quoiqu'elle ne fût en acte ni l'une ni l'autre, mais parce qu'elle était les deux en puissance et en destination. Or nous pouvons conjecturer que la matière de cette masse était assez semblable à une fumée ou vapeur noire, à laquelle était mêlée un certain esprit tout engourdi de froid et de ténèbres.

 

 

 


XX

 

 

 

La division des eaux supérieures d'avec les inférieures, telle qu'elle est évoquée dans la Genèse, semble se faire par la séparation du subtil d'avec l'épais, et comme celle de l'esprit ténu d'avec le corps fuligineux. Ce fut là l'ouvrage d'un esprit lumineux qui émana du Verbe divin. Car la lumière, qui en tant qu'esprit est ignée, en séparant les hétérogènes, repoussa vers le bas les ténèbres les plus denses et les écarta de la région supérieure, tandis qu'en se répandant sur la matière homogène, plus ténue et plus spirituelle, elle l'a allumée comme une huile incombustible pour être une lumière immortelle devant le trône de la Majesté divine. C'est le Ciel empyrée, le milieu entre le monde intelligible et le monde matériel, qui est comme l'horizon et la frontière des deux. Car il reçoit du monde intelligible les qualités spirituelles, qu'il communique au ciel inférieur, le plus proche de nous, qui tient le milieu (entre nous et l'empyrée).

 

 

 

XXI

 

 

 

La raison exigeait que cet abîme ténébreux, ou cette matière 'prochaine du monde, fût aqueuse ou du moins humide, afin que la masse entière des cieux et de toute leur machine pût être équilibrée plus commodément, et par cet équilibre de la matière devenir étendue en un corps continu. Car c'est le propre de l'humide que d'être fluide, et la continuité de tout corps provient du bienfait de la seule humeur, laquelle est comme la colle ou la soudure des éléments et des corps. Mais le feu, agissant contre l'humeur par la caléfaction, la raréfie. La chaleur est en effet l'organe du feu, qui opère par elle deux choses contraires en une seule action : en séparant l'humide du terrestre, il raréfie celui-là et condense celui-ci. Ainsi s'opère, par la séparation des hétérogènes, la congrégation des homogènes. C'est par cet art chimique initial (hac arte protochimica) que l'esprit incréé, fabricateur du monde, distingua les natures des choses (auparavant) confondues.

 

 

 

XXII

 

 

 

La matière et la forme sont les plus anciens principes des choses.

 

 

 

L'esprit, Architecte du Monde, commença l'Œuvre de la création par deux principes universels, l'un formel, l'autre matériel ; à quoi d'autres répondent en effet ces paroles du Prophète : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre, etc. » ? Si ce n'est que Dieu, au commencement de la mise en forme de la matière, la distingua en deux grands principes qui, l'un formel, l'autre matériel, sont le ciel et la terre. Or par le nom de « terre », il faut entendre cette masse ténébreuse et encore sans forme des eaux et de l'abîme, ce qu'indiquent les paroles qui suivent (« La terre était vide et déserte, et les ténèbres étaient répandues sur la face de l'abîme, etc. »). C'est elle que le Créateur a renfermée et bornée par le ciel suprême c'est-à-dire l'Empyrée, qui est dans la Nature le premier principe formel, encore que lointain.

 

 

 

XXIII

 

 

 

Car l'Esprit de Dieu, qui est la splendeur même de la divinité, s'étant épandu à ce moment de la création au-dessus des eaux, c'est-à-dire sur la face humide et opaque de l'abîme, aussitôt est apparue la lumière, laquelle en un clin d'œil envahit la partie la plus haute et la plus subtile de la matière, et la ceignit d'une circonférence lumineuse, comme d'une auréole, à la manière d'un éclat de foudre, qui de l'Orient jette une lumière de feu jusqu'à l'Occident, ou comme la flamme, qui allume avec rapidité la fumée qui l'environne. Ainsi commença le premier jour, mais la partie la plus basse des ténèbres, vide de lumière, resta nuit. Ainsi les ténèbres furent divisées en jour et en nuit.

 

 

 

XXIV

 

 

 

De ce premier Ciel (qui est) le principe formel, il n'est pas dit qu'il fut vide, désert et enseveli dans les ténèbres. Ce qui indique assez qu'il a été distingué de la masse ténébreuse subjacente par la lumière subite qui s'y répandit, à cause du voisinage de la gloire et de la majesté divine, et de la présence de l'esprit lumineux qui en découlait.

 

 

 

XXV

 

 

 

II y a eu donc deux principes des choses créées dès le commencement, l'un lumineux et proche de la nature spirituelle, l'autre entièrement corporel et ténébreux. Celui-là pour être le principe du mouvement, de la clarté et de la chaleur, celui-ci pour être le principe de l'engourdissement, de l'opacité et du froid ; celui-là actif et masculin, celui-ci passif et féminin ; du premier procède dans le Monde élémentaire le mouvement vers la génération, d'où procède la Vie ; du second, le mouvement vers la corruption, d'où la mort tire son origine. Là est le double terme du monde inférieur.

 

 

 

XXVI

 

 

 

Mais, parce que l'Amour tend toujours à s'étendre hors de lui-même, la Divinité impatiente par nature de sa solitude, et considérant sa (propre) beauté, dans la lumière qu'elle venait de créer, comme reflétée dans un miroir, voulut que pour son extension et la multiplication de son image cette très ardente lumière fût à son tour dilatée et communiquée. Alors la lumière, par l'effet de cet esprit igné qui partait de la pensée divine, et qui tourbillonnait en cercle, commença d'agir sur les ténèbres les plus proches. Celles-ci une fois vaincues et repoussées vers le centre (de l'abîme), un second jour brilla, et ce fut la deuxième demeure (mansio) de la lumière, ou le deuxième ciel. Celui-ci embrasse toute la région éthérée, dans la partie supérieure de laquelle tant de flambeaux furent ensuite semés et fixés, tandis qu'en la plus basse sept astres errants furent placés en ordre, qui, par leur lumière, leur mouvement et leur influence, dictent sa loi à toute la nature inférieure et sublunaire, comme des recteurs et ses gouverneurs.

 

 

 

XXVII

 

 

 

Et afin qu'il ne manquât rien à un si grand ouvrage, tracé depuis longtemps dans la pensée, divine, ce même Esprit combattit d'un glaive igné et scintillant les ténèbres condensées et l'ombre gisant par en dessous du côté opposé, et les repoussa vers le centre de l'Abîme. Ainsi fut rendu vivant grâce à la lumière le dernier espace des Cieux, que nous nommons air, ou le Ciel inférieur. Et le troisième jour parut. Or les ténèbres qui couvraient au commencement toute la face de l'abîme, ayant été abaissées dans la région infime pendant ces trois jours par la lumière qui survenait, y furent à tel point condensées, à cause de l'étroitesse du lieu et du resserrement dû au froid, qu'elles furent transmuées en la nature et en la masse de l'eau, au milieu de laquelle le corps solide et opaque de la terre a été équilibré, endurci (qu'il est) des excréments et de la crasse de l'abîme, de manière à être le noyau et le centre de tout l'ouvrage, tout aussi bien que le val funéraire et le tombeau des Ténèbres.

 

 

 

A la suite de quoi, par la poussée de ce même Esprit, les eaux quittèrent la face de la terre et se rejetèrent à ses alentours. Ainsi elle apparut sèche, afin de pouvoir produire un nombre presque infini de sortes de plantes, et autant d'espèces d'animaux, et afin aussi qu'elle pût servir de domicile à l'homme qui devait leur commander, fournissant à ceux-ci la nourriture, et à l'homme un abondant réservoir d'ustensiles. La terre et l'eau ne composèrent donc qu'un seul globe, dont l'opacité ou l'ombre, qui est une image de l'abîme,

 

 

 

assiège continuellement et enveloppe tout le voisinage de l'air qui est opposé au soleil. Elle fuit en effet la lumière qui la force dans l'espace opposé qu'elle occupe, et « Toujours fugitive se retire semblable à qui s'évanouit ».

 

 

 

XXVIII

 

 

 

Création du Soleil.

 

 

 

Cette lumière, qui était répandue dans tous les espaces de l'abîme après la défaite et l'engloutissement des ténèbres, il parut concevable au suprême Ouvrier de la rassembler en un globe lumineux et très noble, (celui) du soleil, d'une grandeur et d'une forme excellente, afin que la lumière y étant resserrée y agît plus efficacement et émît ses rayons avec plus de force ; et afin que cette lumière créée (mais) dont la nature approche de la gloire divine, procédant de l'unité incréée, se répandît dans les créatures à partir de l'unité.

 

 

 

XXIX

 

 

 

Tous les autres corps tirent leur lumière de ce flambeau lumineux du Monde, car l'opacité que nous apercevons dans le globe de la Lune, à cause du voisinage de la Terre et de l'extension de son ombre, nous persuade qu'il y en a une semblable dans tous les autres globes, quoique la distance nous empêche de l'apercevoir. Car cette première et suréminente nature, source de lumière de tous les êtres sensibles, se devait d'appartenir à l'Unité, elle dont les choses d'ici-bas devaient tirer le souffle de la vie. C'est pour cela qu'un (ou : que le) Philosophe dit fort bien : « Le soleil et l'homme engendrent l'homme ».

 

 

 

XXX

 

 

 

Ce n'est pas sans probabilité que certains philosophes ont dit que l'Ame du Monde était dans le soleil, et que le soleil était placé au centre de l'Univers. En effet il semble que la justice de la Nature, et la proportion qui s'ensuit, réclament que le corps du Soleil soit également distant de la source et de l'origine de la lumière créée, c'est-à-dire du Ciel empyrée, et du centre ténébreux (que constitue) la Terre, qui sont les extrémités de tout l'ouvrage. Afin que ce Flambeau du Monde, en tant que nature mitoyenne et conciliatrice de ces deux extrêmes, tienne sa place au milieu pour recevoir plus commodément du pôle (supérieur) les immenses richesses des vertus qu'il possède, et les transmettre sur une égale distance à la Terre inférieure.

 

 

 


XXXI

 

 

 

Avant que la lumière créée fût rassemblée dans le corps du Soleil, la Terre était oisive et solitaire dans l'attente du mâle, afin qu'étant rendue féconde par sa copulation, elle enfantât tous les genres d'animaux. Car jusque là, elle n'avait produit que des ouvrages avortés et en quelque sorte imparfaits, comme sont les végétaux. Car la chaleur de la lumière était auparavant débile et impuissante pour triompher de la matière humide et froide, et n'aurait pu étendre plus loin ses forces.

 

 

 

XXXII

 

 

 

La lumière est la forme universelle.

 

 

 

La matière première a donc reçu sa forme de cette lumière, ainsi que les éléments. Elle leur est commune, et passant en eux, y remplit la même fonction que le sang (dans notre organisme) ; elle établit entre eux un amour étroit, et non la haine et le combat comme le veut l'opinion vulgaire. De sorte que s'étreignant par le lien naturel de la nécessité, ils se coagulent dans les corps variés des mixtes, selon leurs espèces. Et c'est la lumière du Soleil, beaucoup plus forte qu'elle n'était auparavant, autrement dit la forme universelle, qui verse toutes les formes naturelles dans l'œuvre de la génération, dans la matière prédisposée et dans les semences des êtres. Car, quelque individu que ce soit recèle en lui une étincelle de la nature de cette lumière, dont les rayons communiquent secrètement une vertu active et motrice à la semence.

 

 

 

XXXIII

 

 

 

II a été nécessaire que cette portion de la matière première, qui fut laissée dans la région inférieure, et aussi bien les éléments qui en ont procédé, fussent imbus dès le commencement d'une légère teinture de cette première lumière, afin qu'ils fussent capables de recevoir une lumière plus grande et plus forte lors de la formation des mixtes. C'est ainsi que le feu avec le feu, l'eau avec l'eau, la lumière avec la lumière, se joignent parfaitement et s'unissent, parce qu'ils sont de nature homogène.

 

 

 

XXXIV

 

 

 

Nous pouvons inférer de la situation et de la vertu efficace du Soleil, qu'il fait en l'Univers la fonction du cœur, duquel la vie se répand de toutes parts. Car la lumière est le véhicule de la vie, comme elle en est la source et la cause prochaine. Et les âmes des êtres vivants sont des rayons de la lumière céleste, qui inspirent la vie aux choses, à la seule exception de l'âme de l'homme, qui est un rayon de la lumière sur céleste et incréée.

 

 

 

XXXV

 

 

 

Dieu a exprimé sa divinité dans le Soleil par une triple image. D'abord, par l'Unité ; car la Nature ne souffre pas plus la multiplicité des Soleils que la divinité la pluralité des Dieux, afin que d'un seul toutes choses partent et dépendent. Ensuite, par la Trinité, ou la triple fonction ; car le Soleil, comme un vicaire de Dieu, distribue tous les bienfaits de la Nature par sa lumière, son mouvement et sa chaleur, d'où procède la vie, qui est le dernier acte, et le plus parfait de la Nature dans notre Monde, au-delà duquel elle ne peut passer outre, mais seulement revenir sur elle-même, Or de la lumière et du mouvement procède la chaleur, comme la troisième personne de la Trinité procède de la première et de la seconde. En dernier lieu, en ce que Dieu, qui est une lumière éternelle, infinie et incompréhensible, ne peut se manifester et se faire voir au Monde que par la lumière. Que personne donc ne s'étonne si le Soleil éternel a voulu revêtir de tant de privilèges son image très parfaite, le Soleil céleste, dont il fut le sculpteur, car il y a posé son tabernacle.

 

 

 

XXXVI

 

 

 

Le Soleil est un miroir limpide de la Gloire divine ; car cette gloire étant élevée au-dessus des sens et des forces des créatures matérielles, elle s'est fabriqué un miroir dont la splendeur pût réfléchir les rayons de sa lumière éternelle sur tous ses ouvrages, et la faire reconnaître par cette réflexion, puisqu'il est interdit à la nature mortelle de regarder immédiatement la lumière divine. Le Soleil est l'œil royal de la divinité, qui par sa présence accorde la liberté et la vie à ceux qui l'en supplient.

 

 

 

XXXVII

 

 

 

Création de l'Homme.

 

 

 

Le suprême travail de l'Artisan, et en quelque sorte le nombril ou la couronne de tout l'ouvrage, consista à produire l'homme, résumé de la fabrication du monde et image de la nature divine. Le créateur plaça sa naissance à la sixième partie de la lumière, qui fut la dernière de l'œuvre, comme étant le riche meuble de la nature tout entière, où vinrent confluer dans la nature humaine tous les dons des puissances supérieures et inférieures, comme dans une autre Pandore. Ainsi aux choses de l'univers déjà ordonnées, l'homme s'est ajouté comme le seul complément qui manquait à l'Œuvre, celui pour lequel elle donna un limon plus pur, afin de modeler un vase d'argile aussi précieux. Le globe d'ici-bas et ses habitants demandaient un tel Recteur, dont ils puissent ne pas se lasser de porter le joug.

 

 

 

XXXVIII

 

 

 

Au sixième jour de la création et au troisième après la naissance du Soleil, l'homme surgit de la Terre. Le plus grand mystère répandit son ombre sur le temps de cette production, et sur ce nombre de jours. De même, en effet, qu'au quatrième jour de la création tout ce qu'il y avait de lumière dans le ciel se coagula en un seul Soleil, au troisième jour de la naissance de ce Soleil, qui fut le sixième de la création, le limon de la Terre reçut le souffle de vie et l'éleva sous forme d'un homme vivant, image de Dieu. Ainsi au quatrième jour, c'est-à-dire au quatrième millénaire après l'origine du monde, le Soleil non créé, c'est-à-dire la nature divine infinie, qui auparavant ne pouvait être contenue par aucun terme, a voulu être rétrécie et en quelque manière limitée au corps humain. Et le troisième jour, c'est-à-dire le troisième millénaire (car mille années devant Dieu ne comptent que pour un jour) après la naissance et le premier avènement de ce Soleil non créé, et sur la fin du sixième jour, c'est-à-dire du sixième millénaire depuis la création, se fera la glorieuse résurrection de la nature humaine dans le second avènement du Juge suprême : ce qui nous a été encore figuré par sa bienheureuse Résurrection, qui eut lieu le troisième jour. C'est ainsi que le Prophète a caché la destinée et la durée mystérieuse du monde dans la Genèse.

 

 

 


XXXIX

 

 

 

Quoique le Tout-Puissant ait pu créer le monde quand il lui a plu, voire en un moment et en un clin d'œil, s'il l'eût voulu ainsi, car il a dit, et toutes choses ont été faites, néanmoins l'ordre des principes de la création et des éléments de la nature, qui présente une succession (des créatures) avec relation des premières aux dernières, était tracé dans l'entendement divin avant que la nature fût créée : ordre que le Philosophe sacré semble avoir exposé dans la Genèse, plutôt que l'ouvrage de la création.

 

 

 

XL

 

 

 

Les trois informations de la matière première.

 

 

 

Il semble que la matière première ait été informée de trois façons générales. La première information a été faite en ce lieu où la forme lumineuse irraisonnable s'est rencontrée avec une portion de la matière plus faible qu'elle incomparablement, et sans aucune proportion des forces de l'une et de l'autre, comme dans le ciel empyrée, où elle a commencé d'agir sur la matière. Car ayant là une vertu presque infinie, elle a comme englouti la matière, et l'a changée en une nature presque toute spirituelle, et exempte de tout accident.

 

 

 

XLI

 

 

 

La seconde information a été faite dans le lieu où les forces de la forme et de la matière se sont rencontrées avec justesse et égalité. C'est de cette manière que le ciel éthéré et les corps qui le peuplent ont été informés : pour lors l'action de la lumière, dont la force est très puissante, a atteint un tel point qu'en illuminant et en subtilisant merveilleusement la matière, elle l'a exemptée de toute tare, et même du venin de la corruption et de la mort. Ce devait être et ce fut là une information (véritable et) pleine.

 

 

 

XLII

 

 

 

La troisième façon dont la matière a été informée, c'est celle où la forme s'est trouvée la plus faible, comme il est arrivé en notre région élémentaire, bien que de différente manière : là, l'appétit insatiable de la matière, qui s'irrite et devient violente à sa base par son excès et sa surabondance (ce qui est une marque de défaut et d'imperfection) ne peut être jamais satisfaite, ni son infirmité guérie, à cause de l'éloignement et de la distance du principe formel. C'est de là que vient que la matière, n'étant point ici-bas à son gré et pleinement informée, soupire toujours après une nouvelle forme : lorsqu'elle l'a enfin reçue, elle lui communique comme une dot à un mari un ample partage de corruption et d'imperfections. Cette chagrine, opiniâtre, rebelle et inconstante (matière) brûle toujours pour de nouveaux embrassements, désire toutes les formes, ne se satisfait d'aucune et hait, lorsqu'elles sont présentes, celles qu'elle désire absentes.

 

 

 

XLIII

 

 

 

II est correct de conclure que l'origine et le ferment de l'altération et de la corruption, voire le venin fatal de la mort, arrivent aux éléments et aux mixtes d'ici-bas, non à cause de la contradiction de leurs qualités, mais plutôt à cause de la matrice et de la menstrue vénéneuse de la matière ténébreuse. Car la forme s'étant trouvée débile et impuissante dans l'union qui s'en est faite ici, où la matière a prévalu comme première et radicale, elle n'a pu la purger de sa tare et de son imperfection. Ce que nous confirme le texte sacré, où il faut remarquer qu'il est dit que notre premier père fut créé non immortel à cause de sa matière, et qu'afin qu'il fût exempt de la corruption terrestre et de la tache originelle de cette matière, Dieu mit dans le paradis terrestre un arbre abondant en fruits de vie et qui était comme un rempart et un remède contre la fragilité de la matière et la servitude de la caducité et de la mort. L'usage et l'approche lui en furent interdits après sa chute et la sentence qui le rendit mortel.

 

 

 

XLIV

 

 

 

II n'y a eu donc dès le commencement que deux principes simples de la nature dont toutes les autres choses ont procédé, sans qu'aucune fût antérieure : c'est-à-dire la matière première, et sa forme universelle, de l'accouplement desquelles naquirent les éléments, comme de seconds principes qui ne sont rien d'autre que la matière première diversement informée ;

 

 

 

elle devient par leur mélange la matière seconde des choses, qui est la plus prochainement sujette aux accidents, et qui souffre les vicissitudes de la génération et de la corruption. Tels sont les degrés, tel est l'ordre des principes de la nature.

 

 

 

XLV

 

 

 

Ceux qui admettent un troisième principe, outre la matière et la forme, à savoir la privation, font injure à la Nature : vu que ce serait contre son dessein qu'elle admettrait quelque principe qui serait contraire à sa fin : car la fin qu'elle s'assigne en engendrant étant l'acquisition d'une nouvelle forme, à

Dernière mise à jour de cette rubrique le 21/04/2008
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